Tzeni
Drivala, Antigone, et Dimitris Kasioumis, Créon (Digital Photo:
Guy Wagner)
Après
Medea et Electra, voici Antigone,
le troisième opéra d’une trilogie consacrée par Mikis Theodorakis
aux grands mythes de l’antiquité grecque, qui vient d’être créé
dans la splendide salle du Megaron d’Athènes (du 7 au 11 octobre).
Cette création a valeur de testament,
en ce sens qu’il s’agit de la dernière grande composition réalisée
par Theodorakis. L’expression reste aussi valable pour ce qui est de la teneur
et de la valeur intrinsèques de cette nouvelle œuvre. Il s’agit bien
d’un testament musical et spirituel.
Nous continuons cependant à espérer
que, – tout comme dans la vie, des testaments faits, sont défaits et
refaits, – Theodorakis rompra encore son silence musical prolongé et
nous surprendra par une autre composition,… peut-être une comédie
musicale d’après Aristophane, comme le Président de Megaron, Christos
Lambrakis, l’a souhaité à l’occasion d’une conférence de
presse.
Toujours est-il que cette Antigone s’est
présentée à nous comme un opéra-testament.
Mikis Theodorakis a donné sa vision
de la famille des Labdacides confrontée à ce qu’il appelle le
Mal, et d’Antigone, victime expiatoire, qui en triomphera. Par son intransigeance,
son défi lancé au pouvoir terrestre, son refus de se plier à
des lois insensées, son engagement pour la piété familiale
et l’amour, sa figure emblématique continue de nous toucher profondément.
Une
structure
d’une grande simplicité
Theodorakis
lui-même a écrit le livret de son opéra. Il ne se réfère
pas seulement à l’Antigone de Sophocle, mais aussi à Eschyle
et à Euripide, à Œdipe à Colonne, aux Sept contre
Thèbes, aux Phéniciennes…
Après un prologue mimé où
Etéocle, le fils d’Œdipe s’empare du trône et des insignes royaux,
tandis que Polynice, son frère, part, la première scène
montre Œdipe qui quitte sa ville avec Antigone, non sans reprocher aux Thébains
de céder au plus fort et de se renier eux-mêmes. La deuxième
scène introduit Etéocle s’apprêtant au combat dans Thèbes
assiégée par son frère. C’est leur mère, Jocaste
qui tente désespérément de réconcilier les deux
et d’éviter le pire. Elle échoue, les frères s’entre-tuent,
elle se suicide. Créon est couronné roi, Antigone clame son deuil,
le nouveau roi prend la décision insensée de donner des funérailles
officielles à Etéocle et de laisser pourrir Polynice sans sépulture,
menaçant de mort quiconque irait contre son ordre. Dans la quatrième
scène, Antigone est arrêtée et condamnée quand elle
remplit le devoir funéraire, tandis que Hémon, son fiancé,
le fils de Créon, tente en vain de faire changer d’avis son père.
Au cours de l’ultime scène, Antigone et Hémon que la mort réunit,
chantent l’amour invaincu au combat.
C’est la clarté et la simplicité
de la construction qui sont les prémices de l’efficacité de l’expression
musicale: simplicité, ici, ne veut pas dire simplification, mais clarté
et dépouillement. Pas d’enchevêtrement complexe des voix solistes:
on chante en solo, en duo, tout au plus en trio (Jocaste et ses fils), les solistes
sont très souvent appuyés par les chœurs presque omniprésents,
les lignes mélodiques coulent avec une évidence naturelle, l’harmonisation
est transparente, se développe sans heurter, la merveilleuse orchestration
est d’un grand raffinement, faisant passer une mélodie vocale dans des
instruments solistes les y développant, les faisant retourner à
la voix humaine. Mis à part la douloureuse scène, très
dramatique, où Jocaste tente une réconciliation impossible sur
fond de guerre et de fureur, l’accent est élégiaque. Il faudrait
d’ailleurs parler d’une tragédie lyrique, en utilisant le terme lyrique
dans la pleine diversité et richesse de son contenu.
Une
réalisation
de haut niveau
La
structure est si limpide que même un auditeur qui ne comprend pas le grec,
peut suivre la péripétie dramatique sans problème, surtout
que le metteur en scène Vassilis Nikolaidis ne tente pas de faire
de la mise en scène pour la mise en scène, mais respecte les indications
du livret. Par son habileté à diriger les chœurs en particulier,
il réussit des mouvements de masse impressionnants, et par son don à
faire agir sur scène de façon naturelle les protagonistes, il
crée entre eux de fortes tensions qui amplifient l’intensité de
la réalisation.
Si on peut être d’accord avec la majorité
de ses options scéniques, je n’ai pourtant guère aimé le
mannequin suspendu représentant le corps lacéré de Polynice
– on frisait là le kitsch ! – ni d’ailleurs les larves de l’Hadès
glissant vers Antigone quand elle entame son bouleversant chant final. Cette
scène (qui rappelle la fin d’Aida) est d’une telle intimité que
tout élément extérieur ne peut que déranger, d’autant
plus que sa pureté et son extase musicales symbolisent admirablement
la victoire sur le Mal et le rétablissement du Bien, de l’harmonie universelle,
dont parle le compositeur. Les costumes de Nikolaos Georgiadis sont généralement
réussis, mais c’est surtout sa scénographie avec ses hauts murs
mobiles hérissés de lances qui a impressionné, de même
que les éclairages spectaculaires de Hans-Ake Sjöquist.
Les chœurs de la Scène Lyrique
Nationale et le Kratiki Orchestra Athino ont été irréprochables:
Parfaitement homogènes, ils savent s’écouter et rendre avec un
art consommé et une grande richesse de détails l’intensité
de cette musique, surtout que le travail du chef d’orchestre Loukas Karytinos
a été fouillé à l’extrême. Connaissant à
fond la partition, il est à même de doser les effets, de restituer
parfaitement les subtiles transitions et de garder tout au long de ces deux
heures et demie la tension intérieure : la musique coule chez lui de
source, et cela d’autant plus que les chœurs et l’orchestre sont convaincants
d’un bout à l’autre. Une admirable réussite dans sa musicalité,
avec un bravo particulier aux solos de clarinette et de violoncelle!
L’ensemble des huit solistes est d’une étonnante
homogénéité, les voix sont parfaitement adaptées
aux personnages, et si Giorgos Pannnas et Dimitris Kasioumis comme
Œdipe et Créon, ont eu l’autorité requise de tyrans aveuglés,
chacun à sa manière, Zachos Tertzakis a été
un Hémon d’une belle expressivité. Les interprétations
de Pavlos Sampsakis (Coryphée), Panayotis Athanasopoulos
(Eteocle) et Tassis Christouyannopoulos (Polynice) ont été
irréprochables. Pourtant, il faut constater que ce sont surtout les deux
femmes, Daphni Evangelatou, bouleversante en Jocaste éplorée,
et Tzeni Drivala, une Antigone fervente, passionnée, lyrique et
intense, qui ont conféré à l’œuvre sa force émotionnelle.
Une
admirable
synthèse créatrice
Cela
vient certainement aussi du fait que ces deux femmes incarnent si intensément
la pensée profonde qui est à la base de l’œuvre et qui est une
des constantes spirituelles de Theodorakis: la mère grecque endeuillée.
Elle prédomine dans son œuvre, du poème de la Trili Mana
(Mère folle) de Solomos, qui le suit depuis sa jeunesse, à Epitaphios,
de la Ballade du frère mort à la Troisième Symphonie.
La mère en deuil, la mère
devenue folle, la mère écartelée entre ses fils qui ne
peut empêcher le malheur qu’ils s’infligent, la mère au cœur de
la tragédie des frères ennemis qui s’entre-tuent, de la guerre
civile qui a tant fait souffrir Theodorakis et sa propre mère, elle se
retrouve ici dans la figure de Jocaste.
Ce deuil est musicalement incarné
par des thèmes antérieurs que le compositeur, selon son habitude,
a réintroduits dans la partition: Epitaphios et Pandermi
du cycle Lorca.
Il ne s’agit là ni de collages ni
de mosaïques, comme d’aucuns l’ont affirmé, mais d’un élément
constitutif du langage musical du compositeur. Aussi retrouve-t-on également
la musique de l’exécution de Egisthe d’Electra pour symboliser
la violence de l’affrontement fraternel dans la 2e scène, ou le grand
air de lamentation de Jason de Medea, transposé à la fin
de la 4e scène dans le chœur qui dit ainsi son affliction après
la condamnation d’Antigone.
Mais cela vaut surtout pour l’air final
d’Antigone. Il s’agit d’une admirable chanson que Theodorakis a composée
à 17 ans et qui se trouve transfigurée ici en un merveilleux aria
d’opéra.
Ainsi, placée dans un autre contexte,
la musique change de caractère et de fonction, mais, intrinsèquement,
elle est une. Il n’y a pas de distinction essentielle, mais seulement formelle,
entre une chanson et un aria; seule leur valeur intrinsèque compte. Si
celle-ci est grande, tout devient possible, comme, inversement, un grand air
d’opéra peut devenir une chanson populaire.
C’est en fait ce qui a constitué
la démarche de Theodorakis dans les années 60. Il a quitté
les sphères de l’élite musicale de l’époque pour retourner
dans le peuple grec, auquel il a procuré et transmis une nouvelle perception
de la musique.
Il ne faut pas oublier que sa démarche
s’adresse en premier lieu à son propre peuple, son univers est hellénocentrique.
Les mythes qui ont forgé la civilisation grecque, ont aussi formé
sa spiritualité et son expression musicale à lui. On ne peut pas
en comprendre l’essence si l’on ne se réfère pas aux thèmes
et valeurs constitutives du destin des Grecs, dont l’histoire bouleversée,
cruelle et sanglante est une illustration constante des mythes que Theodorakis
a vécus dans sa chair, qu’il a cernés dans sa musique et auxquels
il a conféré une spiritualité nouvelle.
Cependant, ces thèmes qui ont façonné
la Grèce, ont également formé notre univers spirituel,
et ainsi, la musique de Theodorakis a trouvé ce dénominateur commun
qui lui confère son universalité.
C’est ce que Antigone vient encore
de nous dire. Sa résonance en nous se prolongera.
p.s. Une tournée internationale d’Antigone est envisagée. Heureuse idée, car cette réalisation mérite d’être connue. Il faudrait peut-être resserrer un peu l’œuvre, notamment dans le prologue d’Œdipe – mais on sait combien ses paroles sont celles de Theodorakis et expriment ses préoccupations essentielles –, opter pour un seul entracte, et, pourquoi pas, faire la césure après la scène du couronnement de Créon, de sorte que la seconde partie de l’opéra soit exclusivement consacrée à Antigone et son acte libérateur.
© Guy
Wagner, 1999
publié
in : «tageblatt – kulturissimo» du 20 octobre 1999
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