Iocaste
symbolise la femme choisie pour subir l'épreuve suprême
de devenir la mère des enfants de son fils, pour le voir
s'aveugler et s'exiler, maudit, pour assister au déchirement
d'Étéocle et de Polynice et pour les suivre ensuite
dans la mort.
Toute
une Cité se détruit avec eux, et ensuite l'armée
des Argiens paiera également le prix fort à la malédiction
qui provient du Centre du Mal que j'appelle "l'instinct de base"
du genre humain maudit.
De
la cendre et des fumées de la catastrophe absolue, d'un
fond noir se détachent deux figures toutes blanches comme
des colombes, avec comme toile de fond l'obscurité et la
mort: Antigone et Hémon ne sont finalement rien d'autre
que les indispensables victimes innocentes qui seront sacrifiées
sur l'autel du sacrifice téléturgique, afin que
les propitiations des Ombres du Mal, provocatrices et triomphantes
comme toujours, soient expiées.
L'attitude
et les paroles d'Antigone seront enregistrées comme un
espoir désespéré de tous ceux qui ont besoin
de croire que le Bien n'est pas mort et qu'un jour l'instinct
fondamental du Mal sera vaincu par les armes de l'Amour, source
de la vie et du droit, de la beauté.
Depuis
mon adolescence j'ai pris conscience de l'existence de ces Cercles
du Mal éternellement retracés. Quand j'ai eu quinze
ans, j'ai dû vivre le cercle du Cyclone, la Deuxième
Guerre Mondiale, et ainsi j'ai pu observer et enregistrer quelques-unes
de ses caractéristiques qui dépassaient l'actualité
en conquérant les dimensions du durable, de l'éternel.
Je voyais la catastrophe de Thèbes se répéter
toujours à nouveau en acquérant à chaque
fois de nouvelles dimensions plus monstrueuses. Pour un instant,
j'ai cru avec des millions d'autres que les milliers, les millions
d'Antigones qui se sont sacrifiées sur l'autel de l'instinct
de base: du Mal, seraient expiatrices à un tel point qu'elles
en adouciraient la nature pour qu'elle devienne moins "mal", voire
même "bien". Vain espoir.
Avant
que l'ancien cercle arrive à se fermer, voici que le nouveau
s'ouvre déjà. Le Mal impitoyable, plus fort encore:
on dirait qu'il devient plus provocateur, plus assoiffé
encore de cendres et de chair humaine.
Comme
cela arrive toujours, pareillement, maintenant, nous, les amoureux
de la Beauté, les faibles partisans du Bien, nous fabriquons
des "omoioma", des copies des passions humaines pour les accrocher
comme des offrandes votives dans le Temple imaginaire où
continue d'être vénéré l'homme vaincu.
Et
jusqu'à présent, on n'a malheureusement pas encore
trouvé une autre manière comment peuvent vivre,
réfléchir et rêver tous ceux qui restent en
dehors du champ magnétique où l'instinct de base
du Mal emprisonne ceux qui deviennent ses instruments – fautifs
et en même temps victimes – au service d'une malédiction
séculaire suivant le genre humain comme une ombre.
Avec
Antigone, j'ai le sentiment que je conjure le Mal séculaire,
en mettant son "omoioma" en micrographie. Mais comme je l'ai fait
avec chacune de mes œuvres précédentes, je ne demeure
ni passif, ni pessimiste, ni encore affaibli devant la toute puissante
domination apparente du Mal. L'"omoioma" esthétique, parce
qu'il existe en tant qu'acte spirituel, est capable de la dépasser,
pour signaler précisément au genre humain sa suprématie
sur la puissance du Mal à condition de vouloir s'identifier
avec le Centre de l'Harmonie Universelle et d'honorer à
son juste prix le don de la Vie. Et c'est là la victoire
finale de l'Homme sur les dieux.
La
fabrication de mythes des Grecs anciens a transféré
les passions et les antagonistes des hommes, en les agrandissant,
sur des dieux anthropomorphes. Et nous y voyons l'instinct de
base du Mal exprimé par tel ou tel dieu qui veut punir
pour telle ou telle raison les hommes ou encore un des rivaux
du dieu à travers les humains.
En
mettant en scène le Cercle thébaïque, c'est-à-dire,
la tragédie des tragédies, puisqu'il se réfère
au Mal suprême, la Guerre, comme conséquence de la
suprême faiblesse humaine, de la soif pour le pouvoir absolu,
la sagesse des Grecs a choisi la matrice – symbole de Vie – pour
la graine du Mal.
Iocaste,
la mère-symbole, devient l'instrument de base aux mains
du Mal, parce que le créateur de mythes veut montrer ainsi
le désastre qui détruira l'homme, est l'enfant de
l'homme lui-même.
Comment
se comporter et surtout comment chanter une créature pareille?
Si je devais peindre les sons dans lesquels je place l'action
de Iocaste, de deux de ses enfants et du Chœur qui partage, mais
qui commente aussi ses passions, je leur donnerai la couleur noire:
sur les éclats entrecroisés de la foudre et des
cratères, ils forment des angles aigus qui percent l'horizon
et avancent comme une armée de croisés lanciers.
Pour
que Iocaste avance, il faut qu'elle écarte de ses mains
les poteaux de feu qui la retiennent prisonnière dans ses
passions, de même Étéocle et Polynice: dans
de très brefs moments, réussissent depuis le fond
de la tragédie qui les étouffe, à ressurgir
à la surface de la nature humaine, à redevenir des
humains intègres, des instruments du Destin, à redevenir
avec Iocaste mère et fils pour replonger ensuite dans la
passion sauvage dont l'aboutissement est la mort.
Combien,
à vrai dire, la réalité contemporaine dépasse
l'imagination des Grecs anciens! Et combien elle donne davantage
de relief à l'image repoussante de la guerre! Quand les
bombes tombent sur une ville, elles la transforment en un paysage
mort, et sur les ruines gît morte la mère, celle
qui donne naissance au civil et au guerrier, à Hitler et
à l'enfant innocent. Nos époques sont pleines de
fantômes de Iocaste et de frères ennemis qui s'entretuent.
La
loi du plus fort est blasphématoire. La puissance incalculable
remplit le Souverain d'orgueil. Elle lui fait oublier et mépriser
la sagesse et la modération. Lui, il personnifie dans le
Mythe l'instinct de base du Mal. Pourtant lui aussi sera atteint
par la tragédie. Créon perdra son fils, son épouse,
sa sœur et sa nièce, en rappelant aux humains que même
le plus puissant, le plus terrible et le plus haïssable n'est
qu'une marionnette dans les mains du Destin. Finalement du Cercle
de Feu infernal de la Tragédie des Tragédies, personne
ne peut échapper, à l'exception d'Œdipe que – comme
nous le verrons – le savoir et l'autopunition conduisent à
la délivrance.
Mais
voilà que le Mal comme un Phénix noir, renaît
chaque fois de ses cendres. La mémoire des humains s'avère
infirme, parce que l'être humain très vite oublie
ses passions et avant que les flammes d'une catastrophe s'éteignent,
il en allume de nouvelles.
Une
telle créature, comment l'estimer, comment la respecter,
comment ne pas avoir pitié d'elle, quand depuis des siècles,
il n'apprend rien de ses propres malheurs?
Mais
voilà que deux créatures innocentes et pures, les
plus faibles, Antigone et Hémon, viennent soulever sur
leurs faibles épaules l'espoir humain. Leurs force essentielle
a comme base l'Amour.
La
dernier chœur de l'œuvre: "Eros anikate machant – Amour
tu n'es pas vaincu au combat" chanté pour la première
fois, accompagne les deux amoureux à leur tombe commune
comme un hymne à la vie atteignant les sommets d'un véritable
triomphe, quand enfin puisant de la force de leur amour, les deux
amoureux deviennent esprit et lumière font disparaître
pour toujours les ténèbres de la peur et de la nuit
qui a répandu sur le genre humain l'Instinct de Base du
Mal.
Mais
ce n'est pas seulement l'Amour qui inspire Hémon et surtout
Antigone. Sa nature pure se révolte devant le visage répugnant
du tyran.
En
elle, le respect aux morts symbolise l'attachement aux lois fondamentales
de la vie, et celles-ci, dans les relations entre les hommes,
prennent la forme de règles de base harmonieuses qui reflètent
les Lois fondamentales de l'Harmonie universelle, d'où
commencement et l'éternité de la vie prennent leur
source.
La
confrontation entre Créon et Antigone a un caractère
symbolique qui doit servir de leçon aux humains, les raisonner
et diriger. D'un côté, nous avons la force du fer
du pouvoir et de l'autre la présence nue et fragile d'une
fille pure mais conduite par l'exaltation morale qui constitue
la force vivifiante de l'être humain créateur de
valeurs. Cette force qui vaincra, qui avancera malgré les
cercles de mort continus et répétés qui entravent
sa route par sa deuxième nature, la négative, celle
qui est dominée par l'instinct fondamental du Mal.
J'ai
gardé Œdipe pour en parler en dernier lieu. L'ironie de
la vie a voulu qu'il soit heureux le temps qu'il vivait dans l'ignorance.
Il a sauvé Thèbes du Sphinx sans savoir que cela
était une ruse des dieux pour le conduire dans les bras
de sa propre mère et de là à l'inceste, à
la violation d'une des lois fondamentales de la vie. Mais lui
ne savait pas et il vivait heureux. Il a engendré des enfants
qui étaient à la fois ses enfants et ses frères
et sœurs. Eux non plus ne le savaient pas, tout comme Iocaste,
la mère-épouse, et la Cité toute entière
l'ignoraient.
Dans
"Œdipe le Tyran", Sophocle décrit le chemin d'Œdipe de
l'ignorance salvatrice à la connaissance destructrice.
Une force intérieure mystérieuse le conduit à
la révélation de la vérité qui annoncera
la fin, non seulement la sienne, mais la fin de tous ceux qui
sont autour de lui, celle de ses proches et de ses concitoyens
de Thèbes.
Le
vers de Solomos: "la lumière s'est allumée et l'esprit
s'est reconnu lui-même", on dirait, qu'il était écrit
pour le tragique roi de Thèbes qui s'arrache symboliquement
les yeux pour ne plus voir le monde qui lui rappelle ses crimes
involontaires.
Et
le Chœur dira: "Aveugle à l'ouïe, à l'esprit,
à la vue" avec ses répétitions en grec ancien
qui ont donné la force à ce vers pour s'élancer
immortel au-dessus des siècles.
En
payant le prix de la connaissance qui est l'aveuglement de l'esprit,
de l'ouïe et de la vue, Œdipe dépasse son cercle du
Mal qui l'entourait depuis sa conception et, en étant au
centre de la tragédie que lui-même, sans le vouloir
a accumulée en lui et autour de lui, il devient un homme
intègre en dépit des dieux qui le poursuivent. Intègre
veut dire: libre, non aligné, capable de parler d'égal
à égal aux dieux qui fanfaronnent en chargeant l'homme
de peur, de cadavres et de lamentations.
Avec
la conquête de la connaissance, Œdipe sort pur du péché:
"Sois pur, humain, que tes mots et tes œuvres soient en harmonie
avec les lois sacrées de l'Univers." C'est ainsi qu'Œdipe
par la connaissance, Antigone par son sacrifice gagnent le don
essentiel de la vie qui est leur lien avec les Lois de l'Harmonie
Universelle.
La
sortie des murailles de Thèbes est symbolique. Œdipe sait
qu'il laisse derrière lui pour toujours la Cité
que les Dieux ont choisie pour mettre à l'épreuve
l'endurance et les limites de l'homme à travers sa personne.
Mais l'infection s'est étendue et elle a gagné chaque
citoyen, chaque maison, chaque pierre, et c'est pour cela que
la Cité doit être punie de disparition. Pour cela,
la pire des manières est choisie. Polynice assiège
son propre pays avec l'armée des Argyens. Le défenseur
de Thèbes, Etéocle, n'échappera pas du sort
de la Cité, ni Polynice du destin des Aryens, même
s'ils se massacrent. Sur leurs deux cadavres et celui de Iocaste,
les deux armées s'extermineront, et Thèbes sera
réduite en un amas de ruines. L'esprit du Mal triomphe
élevant le cercle de Thèbes en un symbole éternel.
Un
seul survivra à cette catastrophe biblique, celui qui,
sans le vouloir, l'a provoquée: Œdipe. Mais avant de quitter
pour toujours cette Cité maudite, il accusera les humains
de céder pendant toute la vie aux plus forts, en se reniant
eux-mêmes, et une fois qu'ils réalisent leur erreur,
il est en général trop tard.
Œdipe
chasse, dégoûté, les hommes de paille du tyran.
"Allez-vous-en!
Allez-vous-en! Je n'attends pas des humains d'avoir une mémoire.
Mes oreilles ne veulent plus entendre des voix de gens prosternés,
apeurés. Je ne veux plus entendre de mots vides. La voix
de votre maître, je la connais bien. Tyrannique, autoritaire.
Mais le Tyran payera."
C'est
ainsi qu'Œdipe, le dernier des humains, deviendra le premier.
L'épreuve l'a conduit à la connaissance, et la connaissance
à l'autopunition, et l'autopunition à la liberté.
"Moi
je suis guidé par une lumière bleue envoyée
de très loin, de la profondeur de l'infini. C'est là
que je vais. Je deviendrai lumière. Je deviendrai lumière.
Je vais devenir un avec la lumière de la Galaxie!"
© Mikis Theodorakis, Vrachati,
15.4.1999 - Traduction-adaptation: Héraclès Galanakis
et Guy Wagner