A propos d'»Axion Esti«


Ornament
 

La première grande oeuvre métasymphonique de Theodorakis: Axion Esti (Loué soit / Dignum est) est en grande partie déjà achevé en 1960, mais le compositeur y travaille encore trois ans et hésite quatre ans avant de créer l’œuvre.
Ainsi, la création « n’eut lieu qu’en 1964, c’est-à-dire à une époque où un large public s’était rassemblé autour de ma musique et où les divers cycles de chansons (…) étaient véritablement devenus la propriété des grandes masses populaires. Ce public grec était donc mûr, je peux même dire qu’il était dans l’attente d’une œuvre nouvelle, nouvelle dans la mesure où elle élargirait les limites du cycle tant pour la forme que pour le contenu, tandis que le volume musical comprend un grand nombre d’instruments et d’exécutants et que la durée de cette œuvre la classerait dans la catégorie des grandes compositions traditionnelles. » (Theodorakis)

Theodorakis n’utilise que certaines parties d’Axion Esti, le grand poème épique d’Odysseas Elytis qui, selon le compositeur, est une « œuvre révolutionnaire » :

« Le caractère profondément grec du poème – sa "grécité" – le porte en première ligne du combat de notre peuple pour son émancipation. »


Elytis interprète de façon symbolique et visionnaire et dans un esprit tant mythologique que biblique, l’histoire du peuple grec et en général, le mystère de l’existence : naissance (Genesis) ; vie, souffrance, mort (Passion) ; immortalité (Axion Esti) :

« "Au commencement était le Verbe" : toute mon œuvre vérifie cette sentence et c’est pourquoi il suffit, pour expliquer ma musique, de mettre en relief le texte poétique sur lequel elle prend naissance. D’ailleurs, c’est à dessein que dès mes débuts j’ai décidé n’avoir pour ambition que de servir fidèlement la poésie – et en particulier la poésie grecque moderne –, à tel point qu’on ne puisse imaginer ma musique sur un autre texte, et réciproquement qu’on ne puisse plus imaginer le poème avec une musique différente »,
a écrit Theodorakis.

La première partie, Genesis, fête la naissance de la mer et de la terre grecques, – « ce monde le petit le grand » –, depuis le chaos : « Ainsi il parla, et la mer fut créée », correspondant à la citation biblique : « Et Dieu dit : Que la Lumière soit ! Et la Lumière fut. »

Cette naissance finit dans le drame historique de l’oppression et de la résistance, « quand le poète aboutit au savoir et de ce fait à la culpabilité. La culpabilité conduit à la passion. L’individu appartient à la communauté et en apprend les souffrances, l’histoire de l’humanité » .

L’accomplissement n’est possible qu’à travers la Passion, la souffrance du peuple, et cet accomplissement, c’est l’Axion Esti, la louange de tous les éléments, des vents, des îles, des jeunes filles et des femmes que fête « la larme interminable », « le bégaiement de l’amour sur le dur roc », la main « qui comprend pour toujours le monde dans la vérité, l’incomparable, le maintenant du monde et l’éternité. »

En faisant alterner des hymnes en vers libres, des récitatifs en prose et des chœurs en vers réguliers, le compositeur crée univers musical sans précédent dans la musique grecque.

Theodorakis confie les récitatifs à un « Narrateur », et ces textes sont déclamés sans accompagnement musical.

Les hymnes sont réservés au « Chantre » qui assume la fonction du « Psaltis » de la liturgie byzantine. Il est soutenu par un chœur à plusieurs voix et un orchestre symphonique.

Les chansons de la partie médiane sont interprétées par un «chanteur laïque (ou populaire)»
. Elles demeurent dans la tradition de la chanson laïque, mais cette tradition gagne une nouvelle dimension par les harmonies réalisées par Theodorakis et par l’amplification que donnent les chœurs et l’orchestre laïque au chant du soliste.

Déjà par le choix des instruments de l’orchestre populaire – bouzouki, baglama, guitares, santouri et flûte –, le compositeur réalise une synthèse des deux grands courants de la musique populaire. L’association de l’orchestre laïco-démotique avec les instruments de l’orchestre symphonique classique est une révolution dans la musique grecque. L’effet sonore est extraordinaire, mais également si spécifiquement « grec » qu’on est immédiatement convaincu qu’avec cette œuvre, Theodorakis a atteint son but de la création d’une musique néo-hellénique.

Il le sait d’ailleurs :

« Jusque-là, j’avais utilisé pour mes concerts populaires deux bouzoukis, des guitares, un piano, une contrebasse et la percussion. J’y ajoutai donc deux ensembles musicaux, l’un vocal et l’autre instrumental, et qui devaient s’adapter au nouveau climat musical, afin de ne pas obtenir qu’une simple juxtaposition d’éléments hétérogènes. En deux mots, on devait utiliser les voix et les instruments à seule fin de souligner le caractère musical néo-hellénique de l’œuvre. »

Le compositeur a, à juste titre, relevé la différence fondamentale entre des compositions orchestrales, symphoniques et Axion Esti :

« La différence était qu’auparavant je cherchai simplement à insérer notre tradition nationale dans le cadre de la musique occidentale, et en utilisant à cette fin tous les moyens techniques et toutes les formes que celle-ci nous a légués – depuis le chant grégorien et Bach jusqu’à Schönberg, Stravinsky, Bartók et Chostakovitch. Je ne faisais en cela que suivre l’exemple de nos "écoles nationales". Tandis que (…) avec "Axion Esti" je tentai de confectionner un habit sonore qui provienne du monde musical néo-hellénique. »

Ce nouvel univers sonore, il l’appelle « métasymphonique». Il s’agit pour lui de composer une musique donc qui, en se basant sur les connaissances des œuvres du passé, utilise ces connaissances pour les mettre en rapport avec la poésie et la musique grecque dans son entité et sa plénitude : musique byzantine, musique démotique, musique laïque.
Pour y réussir, Theodorakis doit aussi donner une nouvelle fonction aux instruments de l’orchestre symphonique. Ainsi, il utilise les violons comme des lyres crétoises. Il devait, par ailleurs, maintenir leur spécificité aux deux groupes d’instruments qu’il employait simultanément – les instruments de l’orchestre symphonique et les instruments «folkloriques », selon un principe qu’il appliquera aussi dans le ballet Elektra –, il devait leur conférer une articulation claire et différenciée et, nonobstant, réaliser une unité sonore. Il devait, enfin, conférer une nouvelle actualité aux formes musicales caractéristiques existant en Grèce, à la fois en sauvegardant la tradition et en sortant de cette tradition. Ainsi a-t-il, par exemple, uni dans : Je suis fondé sur des montagnes, les musiques byzantine et démotique. La mélodie est byzantine, l’accompagnement instrumental, quant à lui, est inspiré par les chants mortuaires (Mirologi) d’Epire qui réapparaîtront dans l’opéra Elektra, et en même temps, il fait déjà référence au « tsamikos » qui détermine la troisième partie d’Axion Esti.

Il nous faut mentionner le début orchestral de la Genesis, une brève pièce constitué de deux types de tétracordes amenant différents instruments qui se retrouveront sur un splendide accord majeur. Le compositeur voit cette introduction comme la description musicale d’un « chaos » qui serait ensuite ordonné.

Symboliquement, le rapport établi entre le chaos et le nouveau monde sonore est l’adieu de Theodorakis aux recherches de l’avant-garde, au « chaos de la musique contemporaine européenne » , auquel il oppose le résultat d’un monde sonore néo-hellénique qu’il a obtenu.

Ré majeur introduit ensuite le « Psaltis». Cette transition a une parallèle classique :

« Theodorakis ne la recherche pas consciemment, mais a reconnu qu’entre ce passage et l’entrée du baryton solo dans le IVe mouvement de la "Neuvième Symphonie" de Beethoven, il existe une relation profonde. »

La deuxième partie, la Passion, est très rigoureusement structurée. Ici, l’importance du chanteur populaire pour Axion Esti devient évidente sans être une « hérésie » dans cette œuvre complexe, bien au contraire ! La naissance des chants rébétiques, depuis le monde sonore byzantin et démotique, devient la consécration d’une évolution plusieurs fois centenaire.

La troisième partie, Loué soit, repose sur la danse du « tsamikos », une danse néo-hellénique typique. Theodorakis développe sur ce fondement une ligne mélodique purement byzantine qui, dans sa partie médiane, établit des allusions intenses à la lamentation du Vendredi saint. Une fascination particulière est exercée par la polyrythmie que Theodorakis pose sur l’ostinato du « tsamikos». L’effet des chœurs, auxquels s’ajoute une chorale d’enfants, est bouleversant. On ne peut se soustraire à la fascination et à l’intensité de cette musique.

Avec Axion Esti, Theodorakis a non seulement écrit une des œuvres majeures de la musique grecque contemporaine, mais il a composé une musique universelle, dont le message peut être compris par chacun.

Il n’est donc point étonnant, qu’en Grèce, Axion Esti soit rapidement devenu si populaire que le premier enregistrement pour le disque a dépassé en deux ans de cinq cents pour cent le succès commercial de Zorba.

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in: © Guy Wagner: »Mikis Theodorakis. Une Vie pour la Grèce«, Ed. Phi 2000


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