LA MARCHE DE L'ESPRIT - AXION ESTI

HERODE ATTICUS, 21 MAI 2001









Theodorakis dirige Theodorakis
(Photo Guy Wagner)


C'était la folie, lundi le 21 mai à Athènes.
Depuis des jours et des jours, le Théâtre Hérode Atticus d'Athènes affichait complet: Theodorakis allait diriger "Axion Esti", d'après le grandiose poème d'Odysseas Elytis, Prix Nobel de Littérature 1979, avec, en première partie, "La Marche de l'Esprit", d'après Angelos Sikelianos, réalisée pendant la sinistre dictature des colonels, en 1969, alors que Mikis était banni et isolé à Zatouna.
Cependant, des centaines de gens espéraient encore obtenir des places, le soir du concert. Rien à faire! Et la foule ne cessait de remplir les immenses gradins de ce merveilleux théâtre de plein air à l'acoustique exceptionnelle. On commençait donc avec un retard de 25 minutes...
A plusieurs endroits de "La Marche de l'Esprit", Theodorakis a ajouté des morceaux pour les chœurs, de sorte que nous avons été confrontés à une musique partiellement inédite, et il faut dire, que ce supplément choral donne encore plus d'ampleur et de solennité à cette œuvre si fondamentalement émouvante.
Nous avons pu participer à une remarquable réalisation, en particulier par les interventions chorales ferventes et soutenues du Chœur de la Radio Télévision Hellénique (ERT) et du Chœur d'hommes de la Banque Commerciale de Grèce, auxquels s'ajoutaient le Chœur du Lycée des Grecques et le Chœur d'Adolescents du Lycée Leondios de Nea Smymi avec leurs voix jeunes et enthousiastes.
Certes, la voix claire et légèrement métallique de Ioanna Forti n'a pas pu faire oublier la rayonnante Maria Farantouri, à tout jamais associée à cette œuvre, mais elle a su rendre l'intense expressivité de cette musique sublime, notamment dans l'appel: "Obros i dimiourgi!" qui nous a, comme à chaque fois, mis les larmes aux yeux. Yiannis Kotsiras, et Andreas Kouloubis ont été étonnants d'autorité. L'enthousiasme du chef d'orchestre Andreas Pylarinos à la tête de l'ensemble impressionnant faisait plaisir à voir.

Theodorakis dirige

Si "La Marche de l'Esprit" est un coup de cœur, "Axion Esti" est un coup de génie.
Quatre ans, après avoir déclenché la révolution culturelle dans sa patrie avec "Epitaphios" et tout ce que cette musique avait impliqué comme prise de conscience des Grecs de leur héritage musical populaire, - démotique et rébète! -, Theodorakis confronte ses compatriotes en 1964 avec une musique qui rapproche également l'héritage byzantin et la tradition symphonique occidentale, en fait, une musique "inouïe", dans le vrai sens du terme: une musique comme on n'en avait jamais entendu auparavant. Jamais, en effet, les sons des bouzoukis et du santouri ne s'étaient alliés aux sons de l'orchestre symphonique, aux chœurs et à la récitation, et, aujourd'hui encore, Axion Esti" la partition d'"Axion Esti" demeure aussi originale et nouvelle qu'à sa création,
Elle est fraîche comme au premier jour, quitte à ce que maintenant chaque enfant grec en connaisse et chante les parties "laïques" : "Ena to chelidoni", "Ti dikeosinis" ou "Tis agapis emata"… Elle est apparue comme d'autant plus fraîche que Theodorakis, accueilli à son entrée sur scène par une ovation debout, l'a dirigée lui-même, en mettant des accents nouveaux et en réalisant une mise en évidence originelle des différents pupitres de l'orchestre.
Les sonorités apparaissaient plus nettes, plus tranchées, plus différenciées, et cela donnait à la musique une nouvelle force expressive. Celle-ci est d'autant plus intense que les rythmes étaient clairement accentués et que les chœurs étaient tenus à une articulation des textes poussée au maximum, quitte à ce que cela n'ait pas toujours été évident, en particulier pour les chœurs de jeunes. Mais leurs voix encore "immatures" s'alliant à l'efficacité des chœurs professionnels très homogènes, rendaient précisément cette fraîcheur qui était l'apanage de toute la réalisation. Ce fut un bain de jouvence!
L'Orchestre de Musique Contemporaine de l'ERT était un support cohérent et conséquent pour la masse chorale, et ses sonorités, en particulier celle des cordes, contribuaient à l'intensité de la réalisation. Grâce à la direction avisée de Theodorakis, son échange avec les musiciens de l'Orchestre Populaire "Mikis Theodorakis" était très bien agencé et particulièrement subtil. Décidément, l'orchestre laïque a repris le flambeau des années '60 et nous a permis de revivre les sonorités qui ont tellement innové dans la musique hellénique. Tassos Diakoyiorghi, au santouri, faisait preuve d'un grand métier.
Quant aux solistes, guère m'est besoin de relever qu'Andreas Kouloubis, encore une fois, montrait dans ses interventions autant d'autorité que de beauté vocale, alors que Yiannis Fertis a été un récitant d'une grande dignité. La vraie révélation était cependant Yiannis Kotsiras, un jeune chanteur très prometteur, bien dans la lignée du grand Bithikotsis.
Cette magnifique réalisation compte, avec celle au Gewandhaus de Leipzig, en 1982, assurément parmi les plus passionnantes qu'il m'ait été donné d'entendre de cette œuvre à nulle autre pareille.

© Guy Wagner, 2001

p.s.: Mikis Theodorakis nous a accordé une longue interview exclusive sur son nouvel opéra: "Lysistrate" et sur sa conception de la musique de scène que nous ne manquerons pas de présenter à nos lecteurs. Prochain concert dirigé par le compositeur: le 18 juillet à Irodio, avec "Epitaphios", "Lipotaktes", "Lyrikotata" et "Ballade du Frère mort". Les 24 et 25 août, "Medea", la tragédie d'Euripide, sera présentée à Epidaure avec une nouvelle musique scénique de Theodorakis.



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