Mikis Theodorakis sur Chypre

Il est bien connu que pour le référendum à Chypre du 24 avril 2004, Mikis Theodorakis a demandé de voter "NON". Voici certains de ses arguments:

"J'avais décidé de ne pas donner publiquement mon avis au sujet du référendum prochain... Cependant, deux facteurs m'ont incité à revenir sur ma décision: D'abord, l'étude approfondie du plan d'Annan... Et, deuxièmement, les pressions sans précédent et sans scrupules des Américains et d'autres officiels en faveur du "OUI". Pressions qui indiquent, au delà de tout doute, que, derrière le plan Annan, se cachent manifestement les intérêts de l'Angleterre et des Etats-Unis. Ceci étant, je salue le "NON" certain et fort de nos frères, les Chypriotes grecs, que je considère égal aux grands "NONS" de l'histoire grecque et, par ailleurs, comme le début de la résistance dans le combat pour défendre l'honneur et la dignité de notre patrie.”


Après le résultat du référendum et l'entrée des Chypriotes grecs dans l'UE, le 1er mai 2004, le magasin politique hebdomadaire turc AYDINLIK a interviewé Mikis Theodorakis.

Ci-dessous une traduction de cette interview publiée avec l’aimable autorisation d'AYDINLIK et de Mikis Theodorakis ( © ).


Q.: Vous avez dit que le plan Annan était un plan américain. Pourquoi avez-vous dit "NON" à ce plan? Selon vous, que veut faire le gouvernement américain ?

M. Th.: Au cours des trois dernières décennies, le gouvernement des USA n'a pas exprimé la moindre inquiétude concernant la question de Chypre. Comment devrons-nous donc interpréter la soudaine mobilisation du président des USA, du chef du département d'Etat et également de l'énorme machine américaine de prise d’influence en faveur du plan Annan? Et ce plan, qu’est-il en fin de compte? N'a-t-il pas été élaboré par les Anglais en coopération avec les officiels américains? Quelles en ont été les visées? À mon avis, ce plan a trois buts principaux:

D'abord: le maintien des bases militaires anglaises

En second lieu: l'établissement d'une énorme base militaire américaine et

Troisièmement: l'imposition d'un forme d'Etat qui garantirait la division des deux communautés, rendant impératif le rôle d’arbitre renforcé des trois juges étrangers qui exerceraient l’essentiel du pouvoir.

Je ne peux pas faire autrement que de commenter la détresse sans précédent des cercles anglo-américains et de ceux en Europe qui sont en faveur des Américains, même dans mon pays, pour que le plan soit immédiatement mis en application. Il est évident que les Américains sont pressés pour établir cette super-base, afin qu'ils puissent se rattraper par rapport aux développements au Moyen-Orient. D'une part, la situation en Irak n’a pas évolué selon leurs prévisions, et pour cela ils intensifieront leur agression par tous les moyens. D'autre part, Israel accroît ses plans pour éliminer les Palestiniens. Ceci soulèvera sans nul doute possible des réactions plus vastes et plus violentes, principalement de la part de la Syrie, sans exclure des réactions de la part du reste des pays voisins arabes. La position-clé de Chypre permet des interventions militaires immédiates, sans perte de temps précieux. Ainsi, à mon avis, n'importe quelle mise en pratique du plan Annan signifierait que Chypre se transforme en base infernale pour une agression.


Q.: Vous avez dit que le plan d'Annan ne contribuerait pas à la paix entre les deux nations. Selon vous, qui détruit la paix entre les communautés? Comment pouvons-nous engendrer la paix entre elles?

M. Th.: Observons les choses depuis ce point précis, en regardant en avant, vers l’avenir. Que voyons-nous?

Premièrement: Chypre, dans son intégralité, fait partie de l'Europe.

Deuxièmement: Les Chypriotes turcs sont aussi potentiellement des Européens.

Troisièmement: Qu’est-ce qui sépare aujourd'hui les deux communautés (particulièrement après les 65% de "OUI" des Chypriotes turcs)? Est-ce la ligne verte? Non! Ce qui aujourd'hui divise essentiellement les deux communautés, c’est, d'une part, la différence de niveau de vie et, d'autre part, tout ce que nous appelons, en abrégé, les "droits démocratiques investis".

Quatrièmement: Par conséquent, pour ce qui est du niveau de vie, je considère que les Européens et les Chypriotes grecs devraient contribuer à ce que la situation économique chypriote turque s'améliore et se rapproche chaque jour du niveau des standards chypriotes grecs et européens.

Cinquièmement: Concernant les droits civiques et le modèle d'Etat à mettre en application, pourquoi n'apprenons-nous pas tous des exemples de l'Europe? Un modèle de gouvernement? PAS les artifices rusés et humiliants que Sir David Haney suggère et qui évoquent un relent putréfié des systèmes coloniaux, mais les systèmes régnant de nos jours en Europe. La constitution, la législation, les différentes droits, tout existe aujourd'hui en Europe, à laquelle – il ne faut pas l’oublier! – Chypre appartient de manière permanente et définitive. Cependant, vous pouvez objecter que deux communautés existent à Chypre qui sont de nationalités, religions et langues différentes. Mais n'y a-t-il pas de modèles semblables en Europe? La Belgique, par exemple: Pourquoi ce pays ne pourrait-il pas jouer un rôle de modèle?

Sixièmement : La question de la sécurité. Avez-vous su que dans le plan Annan, Chypre n'est pas autorisé à s'insérer dans le mécanisme de défense européen et que la présence de troupes européennes à Chypre est également interdite? Pourquoi? Les forces anglaises et – plus tard celles des USA – sont-elles meilleures? De toute façon, nous sommes Européens. Alors, pourquoi ne pas nous tourner vers l'Europe pour des forces de défense? Naturellement, il y a aussi l'ONU. Qu’on laisse donc le Conseil de Sécurité décider d'envoyer des troupes, jusqu'à ce que la crainte et l'insécurité soient radiées une fois pour toutes. Sur la base de quoi, les Chypriotes décideront d'avoir leur propre armée, – ce qui est également interdit selon le plan Annan.

Comme vous le savez peut-être, j'ai toujours cru en la maturité des peuples. J'espère également que de nos jours les Grecs souhaitent de tout coeur vivre côte à côte avec les Turcs dans la paix et la justice, construisant ensemble, les uns à côté des autres, leur destin, recherchant en commun le progrès et la prospérité, sans quémander des protecteurs étrangers.


Q.: Pourquoi le gouvernement grec est-il demeuré silencieux pendant le déroulement du référendum?

M. Th.: Parce qu'il a voulu laisser le peuple de Chypre s'exprimer sur sa vie et son avenir, sans être dérangé dans sa volonté souveraine et libre. Ceci s'est effectivement produit, parce que le peuple a franchi les lignes des partis grecs et chypriotes (précédemment réglées), en disant "NON".


Q.: Que pensez-vous que M. Zülfü Livaneli vous a reproché?

M. Th.: Malheureusement, je n'ai pas été informé sur les déclarations exactes de mon ami Zülfü Livaneli. Mais je suis sûr que si j'avais l'occasion de le rencontrer et de lui expliquer ma position, il serait d'accord avec moi.


Q.: Comment évaluez-vous le résultat du référendum?

M. Th.: Après le "NON", le plan Annan est mort et enterré, et toute tentative de le ressusciter échouera. Chypre est et restera membre de l'Europe. Les Chypriotes grecs désirent ardemment retrouver leurs frères chypriotes turcs, tout un chacun disant: "Nous voulons une solution. Nous voulons l'unité. Nous voulons établir ensemble notre maison commune."

Voilà pourquoi ceux parmi nous qui aiment vraiment nos frères chypriotes se doivent d’aider à transformer cette vision en réalité. Et pour cela, il est nécessaire que:

D’abord: Chypre se libère de l’"étreinte" mortelle des grandes puissances qui n'ont rien d’autre en tête que guerre et dévastation, et

En second lieu: nous tirions profit de cette coïncidence historique très positive que Chypre est membre de l'UE et que nous l’aidions de toutes nos forces à trouver une solution juste, selon les directives précises des principes, des règles et des pratiques qui gouvernent les pays d’Europe.

Athènes, 2. 5. 2004

Traduction française: © Guy Wagner


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