Echo: Theodorakis à Munich

De forts moments de musique et d'émotion


Theodorakis félicite Nikolai Dyadiura (Photo: Anton Bronold)
 

Des mois durant, sa santé était fragile, mais maintenant Mikis Theodorakis a repris ses activités. Il dirige de nouveau tant en Grèce qu'à l'étranger.
Après son succès avec le London Philharmonic Orchestra et la pianiste Tatiana Papageorgiou, voici qu'il a été chaleureusement accueilli à Munich, conduisant la Philharmonie Nationale d'Ukraine dans la création de deux partitions concertantes: le Concerto pour guitare et la Rhapsodie pour violoncelle. Le chef permanent de l'orchestre Nikolai Dyadiura était à sa tête dans l'Ouverture Espagnole No.1 " Jota Aragonesa" de Michael Glinka et dans la Symphonie No.1 de Theodorakis.
Dès l'entrée en jeu de l'orchestre, constitué seulement en 1995 par les meilleurs musiciens d'Ukraine, nous pouvions nous convaincre de ses éminentes qualités: des cordes particulièrement chaleureuses et homogènes, des bois chauds et sensibles, des cuivres impressionnants de virtuosité et une percussion remarquablement efficace. De sorte que les musiciens, qui donnaient ici leur premier concert à l'étranger et qui semblaient jouer littéralement pour leur vie, ont donné à cette œuvre peu connue de Glinka un élan et un panache irrésistibles.

Deux créations impressionnantes

Qu'ils sachent écouter, observer et suivre les indications les plus subtiles, ils l'ont ensuite prouvé dans les deux partitions que Theodorakis a lui-même créées à leur tête. Le compositeur qui a le don de "transmettre" sa musique, de la faire ressentir par les musiciens, a fait d'incroyables progrès comme chef d'orchestre depuis qu'il a été à la tête des deux orchestres et des chœurs de la Radio d'État Grecque et pourrait relever le défi face à maint chef attitré. Il a su faire comprendre aux musiciens ukrainiens comment il fallait " sentir" la musique grecque et la jouer pour en restituer la ligne mélodique originelle et les rythmes si caractéristiques. Dans les deux œuvres, c'est la mélodie qui prime et s'impose, quitte à ce que dans le Concerto pour guitare en sept parties, d'après le "Romancero Gitan" de Federico Garcia Lorca, ce soit en général l'orchestre qui la porte, tantôt dans l'ensemble, tantôt dans un ou plusieurs instruments particulièrement aptes à en rendre les couleurs. Quant à la guitare, jouée par un des grands d'aujourd'hui, Eliot Fisk, le créateur d'œuvres de Berio, Beaser, Maw, elle se relaie constamment avec l'orchestre, brodant autour des thèmes, reprenant les rythmes, mettant les accents, faisant semblant d'improviser et de s'adonner à la virtuosité pure. Le soliste a montré une grande sensibilité dans son jeu, a cependant raté certains passages particulièrement périlleux, sans que cela ne nuise à l'impression générale, car l'orchestre savait le relayer magistralement et Theodorakis, au pupitre, a réussi à montrer toute la transparence et l'expressivité de la partition.
Émotionnellement plus intense encore, a été la Rhapsodie pour violoncelle et orchestre en neuf parties, basée sur des mélodies des cycles de chansons "Poetica" (Liricotera) et " Les Visages du Soleil". Il s'agit là de la dernière partition symphonique du compositeur.
Le principe créateur est différent, quitte à ce que l'essence soit similaire, celle d'un dialogue, mais ici, la mélodie reste concentrée dans l'instrument soliste pour lequel Theodorakis a une affinité particulière. La richesse des couleurs sonores est infinie, le lyrisme intense – pour cette partie de son existence où le compositeur a renoncé à toute vie publique, il parle lui-même de "vie lyrique" –, et puis, il y a cette force contenue, douloureuse, magnifiquement rendue par la jeune violoncelliste Tatiana Vas-silieva: Sa technique est splendide, elle respirait la musique et faisait chanter son instrument avec u ne ferveur qui accroche l'auditeur. L'orchestre était au diapason de cette expressivité naturelle, mais aujourd'hui si rare dans la musique dite "sérieuse".
Et puis, ce fut sous la baguette de Nikolai Dyadiura, la révélation de la Première Symphonie du compositeur grec. Je dis bien: révélation. On pense si souvent connaître une œuvre, et soudain, celle-ci se montre sous un jour tout-à-fait nouveau. Tel fut le cas ici, grâce au chef d'orchestre. Retenez bien son nom, il sera l'égal des plus grands!

Un prodigieux chef d'orchestre

Double lauréat du Concours de Tokyo, Dyadiura a été l'élève d'Ozawa, de Bernstein et de Previn, et c'est un musicien qui se plonge dans la musique, à la fois pour l'analyser jusque dans ses plus infimes recoins et pour la restituer avec un savoir, une ferveur, une rage qui vous prennent à la gorge. Cette réalisation a été époustouflante de fureur, de passion, en même temps que bouleversante dans la façon dont elle a révélé la force de souffrance qu'elle contient. Composée il y a cinquante ans, la Première Symphonie d'un Theodorakis banni et affreusement torturé à l'époque où il l'a composée, est l'expression même de ce qu'il a enduré, ressenti, vécu et, malgré tout, gardé comme espoir.
Soudain, tout devenait clair: Une même nostalgie anime le deuxième mouvement de la Symphonie, initialement "Élégie et Threnos" pour un ami assassiné, et les fondements de la Rhapsodie pour violoncelle, et c'est une sorte de deuil. La boucle est bouclée.
Aussi, n'était-il qu'évident que nous nous interrogions après cette réalisation exceptionnelle: Et si Theodorakis avait continué dans cette voie, s'il n'avait pas fait le "retour aux sources", par ses multiples démarches pour donner à la musique de sa patrie une dimension à la fois nationale et universelle ...
Il serait aujourd'hui sans aucun doute une des grandes vedettes des cénacles fermés de la musique d'après '45, mais il ne serait pas le compositeur que la terre entière connaît et adore.
Il serait un compositeur séparé des multiples publics qui forment les auditoires d'aujourd'hui, mais nous n'aurions pas le créateur d'"Axion Esti", du "Canto General" et de mille et une chansons par lesquelles il a rendu ses poètes au peuple grec.
Il serait un compositeur illustre, mais la Grèce et le monde n'auraient pas leur symbole de résistance et de liberté.

© Guy Wagner, 1998
Première publication in "tageblatt" – "kulturissimo" No.100, supplément culturel du 11.11.1998


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