Epitaphios

La musique

par Guy Wagner





 

 

 

Partition de Epitaphios III par Mikis Theodorakis

Mikis Theodorakis vit à Paris, quand les premières discussions sont menées en Grèce sur la musique rébétique et que les premières tentatives sont faites pour la considérer comme partie intégrante de la culture grecque. Voilà quatre ans qu'il a quitté sa patrie et le mal du pays est particulièrement fort en ces jours de printemps de 1958. De nouvelles élections doivent avoir lieu, et les discussion demeurent vives depuis que le roi Paul Ier, écartant tous les dirigeants de partis, a nommé Constantin Karamanlis nouveau Premier Ministre.

Theodorakis brûle d'avoir des nouvelles de Grèce et demande aux écrivains de son pays de lui envoyer des textes. Yannis Ritsos lui envoie quelques-uns de ses livres, dont »Epitaphios« qui synthétise en des vers émouvants le déchirement de son peuple.

Alors que Myrto fait un soir des courses dans le quartier de l'Opéra, Mikis reste dans la voiture, sa première, une Opel qu'il a achetée en 1956 avec l'argent de »Ill Met by Moonlight«. Il lit »Epitaphios«. Il frappe le rythme des vers contre le volant, écrit des notes de musique dans le livre, brise la structure du vers de quinze syllabes pour l'adapter à la forme des danses de la musique laïque. Il ose appliquer la musique la plus méprise à un des textes les plus nobles de la nouvelle poésie grecque.

Myrto Theodorakis, la femme du compositeur, reconnaît quel risque il prend, et Mikis sait qu'il est arrivé à une croisée des chemins. Il sait qu'il va, qu'il doit écrire de la musique pour le peuple et non pour une élite. Intérieurement, il a déjà pour ainsi dire, coupé les ponts avec la musique »élitaire«, bien que son éditeur Boosey & Hawkes lui propose tout juste à cette époque-là un contrat mirobolant.

»Epitaphios« n'est pas le premier cycle de chansons de Theodorakis sur des mélodies »populaires«. Auparavant, il avait notamment mis en musique quatre poèmes de son frère Yannis sous le titre général : »Lipotaktes« (Les déserteurs), mais il s'interroge encore si la chanson populaire n'est pas un genre mineur. De ce fait, »Epitaphios« devient une libération pour lui. Il est conscient d'avoir, pour la première fois, composé de la »musique grecque«.

»Le plus étrange a été qu'après avoir composé >Epitaphios<, les crises de Makronissos ont cessé : Ce fut pour moi un signe. >Epitaphios< est la première œuvre grecque totalement indépendante, sans influence extérieure. C'est là son importance fondamentale. Quand j'ai composé le cycle, je n'en étais pas encore conscient, mais je devinais qu'à partir de là, un nouveau chemin pouvait être tracé, un nouvel esprit pouvait prendre naissance.«

C'est avant tout ce nouvel esprit qui est important pour les Grecs à la fin des années 50.

Les mécanismes de la répression se sont enrayés. Malgré la terreur et la fraude électorale de la droite, l'EDA obtient aux élections parlementaires du 11 mai 1958, près de 25 pour-cent des voix et devient le second parti au parlement, après l'ERE de Karamanlis. Les tensions sociales montent.

»Epitaphios« devient l'incarnation musicale d'un espoir.
 
 

Extrait de © Guy Wagner : Mikis Theodorakis. Une vie pour la Grèce. Editions PHI


 

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