Epitaphios

Theodorakis sur les origines de l'œuvre et la controverse



Mikis Theodorakis
et Manos Hadjidakis,
rénovateurs de la musique grecque

"Manos Hadjidakis, avait une culture autodidacte et beaucoup de goût personnel. Il jouait le piano de façon personnelle, il imitait le bouzouki, les trilles au piano, et comme il est allé au théâtre, il a eu de bonnes relations avec les cercles des poètes et des auteurs dramatiques. Il avait une attitude élitiste plutôt qu'une formation. C'était un homme qui apprenait très facilement, il avait quelque chose d'ingénu, d'extraordinaire, mais en fait, il n'aimait pas se mettre au travail.

Ses chefs-d'œuvre sont des musiques de film, mais comme il y avait une grande demande, il a continué à écrire des chansons comme blague, mais elles avaient un grand succès, parce qu'il avait trouvé Mouskouri qui chantait ses chansons. Je ne sais pas s'il s'est attendu à ce succès...

Quand j'ai vu à l'Étoile à Paris »Stella« de Cacoyannis, j'ai été fasciné par la fraîcheur de la musique, des mélodies qui était basées sur la musique légère grecque, mais aussi sur la musique populaire, et c'était bien là le style de Hadjidakis, c'était l'heure de Hadjidakis, et ainsi, il n'était que normal qu'au moment où j'écrivais mes chansons je m'adresse à lui.

Je lui ai envoyé »Epitaphios«, mais je ne suis pas sûr qu'il ait pris le temps de le regarder.

Quand, cependant, je suis rentré à Athènes avec Myrto pour la musique des »Phéniciens«, Hadjidakis qui était alors à son apogée, m'a invité chez lui, il m'a montré ses disques, et c'était magique, tous ces disques avec ses succès, et je lui ai demandé ce qu'il pensait d'»Epitaphios«. Alors il m'a dit avec sa façon de parler: »Il faut l'oublier, ce n'est pas digne de toi. Tu es un compositeur qui fait des choses beaucoup plus grandes, mais pas ça, – ça, il faut l'oublier.«

Mais à cette époque-là, j'avais déjà enregistré »Epitaphios« pour mes amis, je le chantais moi-même et je m'accompagnais au piano, et mes amis se sont passé la bande, et ainsi »Epitaphios« s'était répandu. Des centaines de Grecs savaient ainsi que je composais aussi des chansons, dont l'écho que j'avais fut que tout le monde l'aimait. Moi qui avais fait ces chansons comme cela, je ne croyais pas qu'elles puissent avoir une telle répercussion.

C'est alors que les responsables de »Columbia« m'ont contacté pour me dire qu'ils voulaient en faire un disque.

Quand je suis allé chez eux, j'ai vu les gens qui faisaient la queue pour attendre d'être payés, et j'ai demandé: »N'est-ce pas là Tsitsanis ?«... Tsitsanis, pour moi un personnage mythique attendait là pour être payé !

Mais c'était comme ça en Grèce. On payait à la pièce, il n'y avait pas de pourcentage en Grèce, pas de droits d'auteur, donc, on payait quelques drachmes, et c'était fini. Les droits d'auteur, c'est moi qui les ai imposés en Grèce, parce que je les connaissais depuis Paris.

Patsifas aussi m'avait parlé et m'avait demandé un enregistrement, mais comme c'était au moment où Boosey m'avait proposé un splendide contrat et que j'avais des plans pour des concerts, des ballets, j'ai dit non.

Un peu plus tard, j'apprends que mon ami Despotidis, auquel j'ai dédié la 3e partie de la Troisième Symphonie, le Petros de l'EPON, toujours déporté, avait une permission de plusieurs mois, parce que sa femme attendait un enfant. Je le vois, et il me dit: »Après dix ans, nous sommes encore des milliers et des milliers de déportés dans les camps de concentration. Nous avons fait une pétition pour le gouvernement Karamanlis. Si Hadjidakis, un ami personnel de Karamanlis, signait en faveur de ses anciens camarades, il y aurait un chance pour la pétition«.

Nous sommes allés au »Floka« où Hadjidakis déjeunait habituellement. Manos entre, très satisfait de lui-même, parfumé: Il plane.

Quand il voit Petros, il reste interdit.

En fait, c'était Petros qui m'avait présenté dans le temps, en 44, à Hadjidakis: »Le camarade Manos... Le camarade Mikis...« A ce moment-là, j'étais le responsable de la culture pour l'Organisation de la Jeunesse du Front Patriotique à Athènes, et c'était plus important qu'un Ministre de la Culture, parce que nous contrôlions tout Athènes : Nous avions un orchestre, des chorales, et c'est Petros et moi qui avons demandé à tous les jeunes d'Athènes de venir nous rejoindre. Ainsi sont venus nous voir de jeunes poètes, de jeunes écrivains, – Kotsias, Kambanellis, Anagnostakis, Pergialis, Katsaros, Livaditis, – et nous les avons mis en contact avec les grands: Nikiforos Vrettakos, Rotas, Kazantzakis, Ritsos.

Nous avions aussi une troupe théâtrale, la plus grande, la meilleure, et un jeune écrivain m'a demandé d'écrire la musique pour une nouvelle pièce, parce que j'étais le plus connu, j'étais au Conservatoire, alors moi j'ai dit: »Non, Hadjidakis doit l'écrire«, et c'est ainsi que Hadjidakis a écrit sa première musique pour cette troupe de gauche, et moi, je lui ai donné les chorales, et j'ai dirigé les chorales pour cette pièce ou je jouais l'harmonium à la place de Manos. C'était comme ça. On était tous ensemble.

Après, il y a eu les cinq années qui pour Petros et moi ont été le calvaire : Petros avait été condamné à mort, il a perdu un oeil. Quant à moi... On a néanmoins été sauvés.

Manos, lui, il est resté à Athènes, il est devenu un homme de Karamanlis, de la droite, du pouvoir, un enfant gâté de l'aristocratie, de Melina, qui était à ce moment-là aussi aristocrate.

Les retrouvailles au »Floka« étaient pourtant des retrouvailles entre amis, mais quand Petros a voulu parler de ses camarades, Manos m'a demandé de parler, et je lui ai demandé de signer la pétition et de parler directement avec Karamanlis pour qu'il relâche du moins les malades.

A ce moment-là, Hadjidakis s'est fâché et il a dit: »Moi j'ai dépassé tout cela, j'ai dépassé le parti communiste, cela ne m'intéresse pas, ce n'est pas mon affaire, c'est votre affaire, je suis très content de cette situation, Karamanlis est mon ami, voilà, j'ai toutes les libertés, j'ai mon passeport en poche – et il montre sur la poche de son pantalon – pour partir, je ne veux pas rentrer là-dedans.«

Alors Petros qui était un homme très dur, stalinien, le regardait comme s'il voulait l'étrangler ; il était debout, tout rouge, et il a dit: »Mikis, on s'en va, on ne va pas discuter avec celui-ci !« Moi je voulais encore tenter une réconciliation, mais Petros a dit: »Non, on s'en va !«

Quand nous sommes sortis, je lui ai demandé : »Mais pourquoi tenais-tu tellement à la signature de Hadjidakis ?« - »Parce qu'il est très connu.« - »Il est connu comment ?« - »Il écrit des chansons.« - »Moi aussi je compose des chansons, et je peux devenir aussi populaire que Hadjidakis, et moi je signe tout de suite.«

On va dans un autre bistrot, »Jonas«, et je commence à lui chanter »Epitaphios«, et Petros, d'abord sceptique, est de plus en plus convaincu, mais il demande : »Comment vaincre l'obstacle Ritsos ? Ritsos est très connu comme communiste ? Ses œuvres sont toujours en partie censurés ?« - »On va essayer.« - »Je t'assure, si on te donne la permission et si on fait ces chansons-là, on va incendier toute la Grèce comme une torche.«

Le lendemain je vais chez Pacifas qui est ravi. Il propose comme interprète une nouvelle chanteuse qui s'appelle Chrisafi. Elle est venue deux, trois jours, mais un jour, Pacifas me dit que Mouskouri était là pendant les répétitions et qu'elle voulait faire l'enregistrement.« – »Et Chrisafi ?« – »Je vais lui donner autre chose.«

C'est alors que j'ai pensé combien ce serait intéressant de faire deux versions, puisque de toute façon, il n'y avait pas d'exclusivité.

J'en ai parlé à Pacifas, et le lendemain, j'ai commencé à répéter avec Mouskouri, en lui indiquant comment chanter »Epitaphios«, mais quand elle avait appris les quatre premières chansons, elle m'a dit: »Je ne veux pas chanter sans l'autorisation de Manos.«

Nous allons le voir, et comme il est ce jour-là de bonne humeur, il propose de faire l'orchestre : Une flûte, tel musicien, une mandoline, deux mandolines, tels autres... – il ne prenait jamais de bouzouki! – contrebasse, guitare,... et piano: Manos Hadjidakis.«

Plus tard, il propose que lui, il dirige et que moi, je fasse la partie piano.

Apparemment, il n'a pas besoin de répétitions, de toute façon, il n'est jamais à l'heure, et ainsi, les choses commencent à traîner.

Un jour je suis allé avec Myrto dans une pâtisserie à Kolonaki où il y avait aussi Hadjidakis en compagnie de Nikos Gatsos qui me dit le lendemain : »Ta femme m'a beaucoup impressionné, non seulement par sa beauté, mais aussi par son caractère. Je vais écrire une chanson pour elle.« Il me donne »Myrtia«. Le lendemain, je compose la chanson et la lui chante. Il en est très content.

Je vais chez Pacifas pour la lui donner ; une jeune chanteuse, Iovanna, qui demande de la chanter. Hadjidakis l'enregistre avec son orchestre, et c'est mon premier grand succès. Toute la Grèce chante »Myrtia«. Nana Mouscouri est très fâchée que Hadjidakis et moi nous ayons donné la chanson à une autre chanteuse et met dit qu'elle ne travaillerait plus qu'avec Hadjidakis et que notre collaboration était finie.

Tout de suite, je suis alors allé chez Columbia; on trouve Bithikotsis, on travaille en secret avec Chiotis, on va au studio, t au lieu de faire une chanson pendant une semaine, en deux jours, on fait les huit chansons. Je fais savoir à Pacifas que de mon côté, je ne collaborerais plus avec Madame Mouskouri. Hadjidakis qui ne connaissait pas les quatre autres chansons, était obligé de les jouer de sa façon, c'est pour cela qu'il y a une grande différence entre les quatre premières et les quatre dernières chansons d'»Epitaphios«. Toujours est-il que Hadjidakis réussit à sortir sa version le premier, et dans les journaux, mon nom est tout petit, tout petit, et ceux de Mouscouri et de Hadjidakis sont en toutes grandes lettres. Cela met Lambropoulos de »Columbia« en rage. Il achète une page entière des journaux avec en très grandes lettres : »Theodorakis«, »Bithikotsis«, »Epitaphios«, »Chiotis«,... et ainsi commence la guerre des Épitaphes.

Nous étions alors un soir chez Hadjidakis. Il y avait aussi Seferis, Elytis, et on a mis le disque »Columbia«, et tout le onde commençait à rire, parce qu'ils pensaient que c'était une blague. Seule la mère de Hadjidakis qui était d'Asie Mineure me disait: »J'aime ça...«, mais Manos a dit: »Cette poésie fine et grande, comment peux-tu la détruire ainsi ?«

On ne pouvait pas croire que le bouzouki était fait pour la grande poésie, parce que l'oreille n'y était pas préparée.

C'est ainsi que dans cette guerre d'»Epitaphios« est apparue la plus grande contradiction de la société grecque.

 

Ma conception était que du populaire, on pourrait aller jusqu'à la symphonie, et j'étais presque instinctivement certain que le mariage entre non seulement la mélodie de la musique populaire, mais aussi la voix d'un chanteur populaire, le bouzouki, l'instrument de la musique populaire, et la grande poésie de Ritsos pouvaient faire un amalgame nouveau, aux conséquences incommensurables.

C'était une révolution, une vraie révolution qui aujourd'hui encore, n'est pas digérée.

Quand j'ai pris la direction de l'Orchestre de l'ERT et que je faisais de l'Orchestre de Musique Légère, l'Orchestre de Musique Contemporaine, et que je réalisais l'unification de deux genres de musique, la musique symphonique et la musique populaire, il y eut la guerre.

Combien plus violente a dû donc nécessairement être cette guerre, trente ans auparavant, la guerre esthétique, la guerre idéologique.

Hadjidakis, Elytis étaient des gens qui aimaient bien la musique, la poésie européenne, étaient, certes, inspirés par tout ce qui existait ici en Grèce – l'histoire, la poésie, la musique, – mais leur relation avec la tradition contemporaine ou ancienne grecque, était objective. Ils la prenaient comme une matière première qu'ils retravaillaient pour en faire une œuvre personnelle, inspirée par la tradition de leur pays.

Autre chose était, ce à quoi moi j'aspirais : devenir un poète, un compositeur populaire et arriver ainsi à une forme qui ne vienne pas directement d'une forme ancienne ou étrangère.

Moi aussi, j'ai pris le matériel national, hellénique, et je l'ai regardé comme un compositeur européen – cela était indispensable !

J'ai aussi été nourri par les écoles nationales, et j'ai employé la technique européenne, pour faire sortir le caractère personnel et national. C'est ce que j'ai fait dans ma Première Symphonie, par exemple, ou dans le Concerto pour piano.

Cependant, d'un autre côté, j'ai essayé aussi de donner sa valeur à ce qui est populaire, en retrouvant son essence et depuis elle, faire autre chose, quelque chose de très personnel. Dans mon œuvre, il y a les deux tendances, et avec »Epitaphios« j'ai essayé le deuxième chemin qui a conduit à »Axion Esti« et au »Canto General«.

Je ne suis pas dogmatique, mais, avec ce que j'ai fait, j'ai donné au peuple une dignité, et ainsi, je lui ai donné quelque chose qu'il n'avait pas. C'est pour cela qu'au fond, ma démarche était politique.

N'est-ce pas étrange : Si Hadjidakis avait signé pour Petros, j'aurais repris la route vers Paris ; ma vie se serait déroulée à Paris, et tout aurait été différent.

Entretiens de Vrachati avec Guy Wagner, du 21 au 23 juillet 1994


Extrait de © Guy Wagner : Mikis Theodorakis. Une vie pour la Grèce. Editions PHI


 

L'origine des poèmes de Ritsos | La musique | Les enregistrements | La controverse | Une révolution culturelle | Index