Mauvaise foi

Guy Wagner


Tout le monde en parle, personne n’en sait rien, mais tout en ne sachant rien, on affirme. On prétend que Mikis Theodorakis se révèle être un antisémite notoire et qu’en fait, il l’est depuis toujours. N’a-t-il, en effet, pas rencontré Yassir Arafat et composé l’hymne officiel de la Palestine?

Je cite le „Nouvel Observateur“ de la semaine du 20.11., où il figure, avec photo, dans la rubrique: „En baisse“: „Mikis Theodorakis, 78 ans, a gravement dérapé en tenant des propos antisémites lors d’une présentation à la presse de son autobiographie. Le compositeur grec a notamment déclaré en parlant du peuple juif: ‘Aujourd’hui, nous pouvons dire que ce petit peuple est à la racine du mal.’“

Depuis des années, le „Nouvel Obs“ n’a plus parlé ni de Theodorakis ni de son œuvre. Il n’a pas mentionné ses efforts pour une réconciliation entre la Grèce et la Turquie qui lui avaient valu sa candidature au Prix Nobel de la Paix en 2000 supportée par les deux pays, ni son engagement contre la guerre en Irak, ni ses grands opéras récents: „Antigone“ et „Lysistrata“, des hymnes à la paix et à la réconciliation. De plus, dans ce bref texte, rien n’est vrai et tout est approximatif.

Voilà les faits: Comme il ne peut plus guère sortir pour des raisons de santé, Theodorakis avait invité chez lui ses hôtes, notamment les ministres de l’Education et de la Culture, non pour présenter son autobiographie, mais un livre avec ses textes réalisé par Ioanna Kolovo et composé de trois parties intitulées respectivement: Musique, Art et Civilisation et Idées. Après la présentation, en cercle restreint, „off the record“, pour ainsi dire, on a discuté aussi de la situation internationale, et Theodorakis a cloué au pilori le gouvernement de Sharon et les conseillers juifs de Bush.

Si ses propos avaient effectivement été dirigés contre le peuple juif ou l’Etat d’Israël et s’ils avaient été officiels, la presse, dès le lendemain, n’en aurait-elle pas fait les gros titres? Or, une semaine s’est écoulée avant que ses „déclarations“ n’aient été connues, sorties de leur contexte, mal rendues et encore plus mal interprétées par le journal d'extrême droite „Apogevmatini“.

Theodorakis était devenu antisémite.

Le compositeur avait beau publier une déclaration officielle, le mal était fait. Une campagne de dénigrement sans pareil était lancée, sans qu’on se donne la peine de vérifier ce qu’il avait effectivement dit et surtout, dans quel contexte.

Des tonnes de boue et de haine se sont alors déversées de partout sur lui, notamment de la part de juifs de la diaspora et d’Israéliens – un médecin lui a même souhaité une attaque cardiaque et une prompte mort! –, et leurs agressions ont servi aux vrais antisémites, fascistes et néonazis qui s'en sont pris à leur tour aux juifs, en souhaitant mettre Theodorakis de leur côté: Bref, nous nous retrouvons face à une implacable spirale de la méchanceté et de la haine.

Il y a lieu de s’interroger. En particulier sur la mauvaise foi qui entoure ce triste épisode et sur l’abus d’utiliser certains termes, mais aussi sur ceux qui font cet abus de langage et en profitent.

En effet, où en est-on maintenant?

Si je dis que Blair est un imbécile, on m’applaudit ou on me critique, mais si je dis que Sharon est un imbécile, on me traite d’antisémite.

La banalisation de termes comme „antisémite“, mais aussi comme „terroriste“ ou „fasciste“, et leur utilisation inconsidérée, ou très réfléchie, est devenu un moyen extrêmement facile de faire de vous un paria et de vous refuser voix au chapitre.

Contre cet intolérable bâillonnement de la libre pensée et expression, il importe de lutter.

Nous n’y manquerons pas.

Ce texte constitue l'éditorial du numéro de décembre 2003 de "kulturissimo" du 3 décembre.


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