Le 16 décembre 1997, Mikis Theodorakis a légué à la Bibliothèque Musicale "Lilian Voudouri" à Athènes l'intégralité de ses archives personnelles, non seulement les manuscrits de ses partitions, mais aussi ses textes politiques, ses poèmes, ses essais, ses critiques, ses discours enflammés, des affiches, des programmes de concert, ainsi que toute la documentation recueillie sur lui. Je me rappelle avoir vu cette documentation à Vrachati, au domicile de Mikis. Rien que les pièces recueillies par son père constituaient 78 gros volumes bleus reliés…
Cela n'a certainement pas été une décision facile pour Theodorakis, surtout que c'était le typhon des médias grec, Christos Lambrakis, – auquel le compositeur a livré à partir de 1994 des batailles homériques en raison de sa politique des médias, – qui a fait la proposition à Theodorakis de réaliser selon ses vues et visées un centre de documentation accessible au grand public, et notamment aux chercheurs du monde entier, – un centre qui abriterait l'intégralité de ses réalisations et qui serait géré selon les méthodes les plus avancées de l'archivage: classement scientifique, microfilms, CD-Rom, nouveaux enregistrements, vidéos.
Ainsi le fonds Theodorakis se retrouvera au sein d'une librairie-bibliothèque unique en son genre gérée par la Société des Amis de la Musique du Megaron, le grand et magnifique hall de concert construit avec la fortune du magnat de la presse grecque.
Beaucoup de chemin a dû être fait pour que les deux hommes trouvent un terrain d'entente, mais Theodorakis a parfaitement compris que seule une initiative pareille et l'assurance d'un financement à long terme pourraient garantir à la longue que son héritage unique puisse rester ensemble.
On peut s'imaginer que pour la famille du compositeur
il n'est pas facile de se séparer de tant de documents précieux
rassemblés avec amour, d'abord par Yorgos Theodorakis, le père
de Mikis, ensuite par Myrto, son épouse, et cela depuis soixante
ans exactement, les premières œuvres musicales de Mikis datant de
1937, alors qu'il avait douze ans. Mikis, d'ailleurs, n'a pas manqué
de rendre hommage aux deux êtres si proches de tout ce qu'il a été
et fait dans sa vie.
C'est ce qu'a rappelé au Megaron dans une cérémonie symbolique de remise des archives, le Ministre de la Culture Evangelos Venizelos. Le plus important compositeur vivant de Grèce a réalisé, selon lui, ce que seule une poignée de grands êtres réussissent au cours de leur vie: établir un équation entre leur nom et un ensemble d'idées, d'événements, de réalisations et d'idéaux si parfait qu'ils se sont métamorphosés eux-mêmes en "purs concepts".
Dans sa brillante exégèse de Theodorakis, le critique de théâtre Kostas Yorgousopoulos, – en référence à une citation du fameux poète Dimitris Christodoulou ("Kaimos"), selon laquelle "la poésie est le filtre qui transforme la terreur en rythme", – a vu dans en lui un filtre pareil, d'autant plus que Theodorakis a subi dans son corps et son esprit la terreur et les répétitions de l'histoire et qu'il a contribué par son exemple à façonner la conscience historique des Grecs.
Mieux encore, par son art incomparable de mettre les plus beaux poèmes de la littérature grecque en une musique de la même "élévation", Mikis est entré en un dialogue unique avec son peuple et l'histoire, et, se réduisant avec une humilité exceptionnelle en un interprète des "fleurs de la poésie", il est devenu lui-même "histoire". La musique de Theodorakis est ainsi devenue une nécessité, sans que le compositeur se fasse, selon le terme de Nietzsche, "surhomme", mais est resté toujours tout simplement "homme".
Mikis, l'homme, le compositeur, a pris en dernier la parole, et l'entendre ainsi après le long silence qui a suivi l'annulation de sa tournée avec Zülfü Livaneli en mai dernier, a constitué un grand moment. Lui-même a été ému, et dans son discours, il est retourné très loin en arrière pour dire comment les chansons que chantait sa mère lui ont ouvert les voies de la communication avec le monde, et que tout son chemin a été une recherche inlassable du dialogue avec les autres, l'effort de devenir et d'être un "citoyen" sur la base des principes d'humanisme, de tolérance, de le recherche de la beauté, a été une quête de l'harmonie universelle à travers l'expression artistique et musicale, à travers l'engagement personnel contre tous les opprobres de l'histoire, depuis sa participation à la résistance nationale jusqu'aux responsabilités politiques encore assez récentes, en passant par le Front Patriotique, les Jeunesses Lambrakis ou encore le Mouvement "Culture et Paix".
S'il a maintenant pris la décision de remettre
archives personnelles à la Librairie "Lilian Voudouri" c'est que
la proposition faite par Christos Lambrakis lui enlevait un lourd fardeau,
à savoir la peur que quelque catastrophe physique ou autre puisse
conduire à l'"évaporation des efforts de toute une vie".
Toute la cérémonie était déjà chargée d'un fort contenu émotionnel, mais quand Sophia Michailidou, avec sa belle voix si modulable a interprété deux des chansons du ballet "Zorba", en particulier l'émouvant "Marina", cette émotion a gagné encore en intensité. L'orchestre "La Camerata" a été dirigé de façon claire et précise par Loukas Karytinos, grand spécialiste de la musique de Theodorakis, qui a donné ensuite une superbe vitalité au scherzo de la "Sinfonietta", avec en particulier, un beau dialogue entre Stella Gadedi à la flûte et Alexandra Papastefanou au piano.
La même flûtiste, ainsi que Styros Mourikis, un clarinettiste exceptionnel, et le trompettiste Sokratis Avtis ont été finalement les solistes dans l'"Adagio" que Theodorakis a composé en 1993 pour les victimes de la guerre de Bosnie. Le fait que Mikis lui-même ait dirigé cette partition après tant de mois d'absence d'une scène, en a encore renforcé l'intensité.
Unique fut aussi la réception qui a suivi, où nous avons retrouvé un Theodorakis détendu, décidément déchargé d'un lourd fardeau, et où des fidèles du monde entier ont pu se parler. C'est ainsi que j'ai retrouvé Maria Farantouri, Ingemar Rhedin, l'ami de Suède, Tom Ekeli, le promoteur de Norvège, Philip Tagg et Kostas Melitsionis de l'Université de Liverpool, Anne Lhasa du Centre Theodorakis "Aktis" de Bruxelles.
L'essentiel reste à faire: la recherche sur l'œuvre et la propagation des travaux du compositeur doivent être dynamisées. Theodorakis, témoin de l'histoire grecque de ce siècle, en a été un acteur essentiel. Il a souffert dans sa chair les vicissitudes de cette histoire et, par sa musique et son engagement, son action et sa passion, il a contribué à donner une orientation nouvelle à la vie musicale, spirituelle et politique de la Grèce et lui a largement ouvert les portes du monde.
Ce texte est publié dans l'édition du 31.12.1997 de l'hebdomadaire "Le Jeudi"
© 1997 by Guy Wagner