Remise des insignes d'Officier de la Légion d'Honneur

à Monsieur Mikis THEODORAKIS


Discours de S. Exc. Monsieur
Bernard KESSEDJIAN
Ambassadeur de France en Grèce

Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs,

Cher Mikis Théodorakis,

Votre présence ici ce soir, au milieu des personnalités et des amis qui vous entourent, est un honneur pour mon pays et pour moi-même.

Mon émotion est grande, car au-delà du puissant rayonnement de vos oeuvres et de votre personnalité en France et dans le monde, vous représentez pour les gens de ma génération, avec Pablo Neruda, Miguel Angel Estrella, Costa Gavras, Eluard, Yves Montand, André Malraux, Aragon... une extraordinaire somme d'espoirs... tout ce qu'a représenté pour nous le chant de la liberté.

ELEFTHERIA... La liberté... Vous avez gravé son nom sur les murs des prisons, sur les pages blanches de l'histoire en suspens. Dans le halo terne des jours sans gloire, la liberté chantée par vous était le cri de résistance ; vous avez gravé son nom dans les esprits et dans les coeurs de millions d'adolescents qul voulaient grandir en homme et non en robot mécanique d'un ordre extérieur, froid et vulgaire. Nos mémoires sont à jamais, par vous, marquées du sceau de ce bien chèrement conquis, à travers les siècles, par ces hommes et ces femmes qui, comme vous, ont décidé, quoiqu'il advienne, de vivre debout et dignes.

Aucune barrière, aucune frontière, n'ont jamais empêché votre musique, superbe voix de la conscience humaine, de porter les mots qui brisent les chaînes, soulèvent la vie, sonnent la révolte contre la laideur des jours uniformes et monocordes des dictatures.

En apprenant, aux sources des grands philosophes de la Grèce antique, les nécessités du combat permanent contre la médiocrité, la résignation et l'ignorance, nous avons découvert "le Bien, le Bon et le Beau" avec la certitude secrète qu'ils sont le fruit de nos courages mais qu'ils s'effacent derrière nos lâchetés.

Au-delà de leur inefficacité et de leur immoralisme, c'est à leur laideur que vous reconnaissez d'abord les totalitarismes.

Elève du Conservatoire de Paris (1953-1956) après celui d'Athènes, vous avez ouvert à la France, par vos créations musicales et une instrumentation originale puisées aux sources des chansons populaires et de la liturgie byzantine, l'infnie beauté des mélodies grecques.

De retour au pays natal, en 1961 : vous composez, sur l'écriture d'un de vos compagnons de route, le poète Ritsos, un grand chant de douleur - Epitaphios - où se mêlent les lamentations d'une mère pour son fils, martyr de la liberé, et l'espoir né du combat que l'on mène dans l'épreuve, tel la Résurrection. Egalement avec Ritsos en 1966, "Romiosyni"', l'élan grec des chansons populaires dans l'identité vivante et rayonnante de l'hellênisme, et "Axion Esti" à partir des splendides vers d'Elitis (prlx Nobel de Littérature), répandent comme l'écho sans fin de votre combat politique.

Chacun sait les terribles chocs subis pendant les années sombres, dans les geôles des dictateurs. La poésie grecque forge dans la douleur ses plus beaux vers et votre musique franchit avec eux les murailles du silence et de l'oubli, pour accompagner l'immense clameur de la résistance.

Je suis heureux que mon pays ait contribué en 1970 à vous arracher de ces doigts mortels qui croyaient bâillonner l'espérance. Vos chanteurs à Paris vous accueillent : Maria Farandouri, Petros Pandis, Antonis Caloyannis... Vous travaillez avec Pablo Neruda au "Canto General" dans ce quartier populaire de La Villette, où se dresse aujourd'hui, juste retour des choses, la Cité de la musique.

Votre parcours de créateur, de compositeur, est à la mesure du rêve d'un monde beau et grand, en paix avec lui-même, tout entier tourné vers quelques mots magiques que vous avez fait vôtres : justice, solidarité, fraternité...

Que de peuples vous reconnaissent comme leur ! Car vous incarnez, partout, la lutte contre toutes les formes d'aliénation totalitaire. Chaque fois que l'on a voulu vous faire taire, la musique de l'espérance circulait sous le manteau attirant à la révolte chaque jour plus de volontaires. La "Marche de l'Esprit" tirée de l'oeuvre du poète Sikélianos, aura plus fait pour l'humanité que bien des conférences diplomatiques.

Chacun se souvient de "Z", ou d'"Etat de siège", dont vous composez la hlusique après "Zorba" qui fit le tour de la planète, moments forts du cinéma, tragiques pages d'Histoire écrites au présent.

Merci, cher Mikis Théodorakis, de tout ce que vous nous avez donné, des joies fortes, des voies, exigeantes et exaltantes, que votre oeuvre a tracées.

Vous avez chanté l'amertume : "tu bois la trahison avec ton vin"...

Mais aussi l'espoir : "un peu de temps encore et les amandiers refleuriront"...

et la solidarité de l'élan populaire : "nous sommes deux, nous sommes trois, nous sommes mille treize"...

Permettez-moi, pour conclure, de donner la parole à un éminent Français qui était votre ami : François Mitterrand. Il écrivait ceci d'une de ces soirées qu'il aimait tant, à vos côtés :

"Je ne pourrai jamais décrire l'envoûtement de cette soirée. Maria Farandouri et Petros Pandis avaient chanté "les chagrins et les désirs des Grecs" sur des thèmes de Ritsos, de Christodoulou, de Seferis et de Mikis lui-même.

Maria, hiératique dans sa robe d'Orient, dédaigneuse des jeux de scène, debout, les bras le long du corps, la main droite seule à bouger et battant la mesure, dominait l'orchestre d'un ample contralto.

Maria, pour moi, c'est la Grèce. Je me représente Héra, comme cela, forte et pure, vigilante. Je ne connais pas d'artiste qui m'ait à ce point fourni le sens du mot sublime. Tout aussi immobile Petros, les yeux, les poings fermés, ouvrait les portes du royaume où vont les regrets et les songes. Je l'entendais appeler les vivants pour qu'ils témoignent de tout ce sang, de ces cris étouffés. Sept ans peut-être et il ferait tomber les murs.

Face à ses compagnons, Mikis épousait la musique à pleines brasses. On eût dit qu'il moissonnait le champ sonore. Du bout des doigts il attirait à lui chaque note venue des bouzoukis et des guitares et les nouait en gerbes qu'une phrase dénouait. Sa haute taille s'inclinait, se dressait, comme pour se rendre maître d'un combat singulier.

Sur ses traits passaient les images de la souffrance, du rire, de l'attaque, de la parade, et il semblait tout occupé à ce fraternel corps à corps quand, à son tour, tourné vers nous, il se mit à chanter".

Ce soir, la France honore ensemble le grand compositeur et le fils de la liberté. (Simera to vradi, i Gallia tima taftochrona to megalo syntheti ke to ghio tis Eleftherias)

Mikis Théodorakis,

Au nom du Président de la République nous vous remettons les insignes d'Officier de la Légion d'Honneur.

Athènes, le 14 mars 1996


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