18 CHANSONS DE LA PATRIE AMÈRE

Poèmes de Yannis Ritsos * Par Guy Wagner


Dès leur origine, les Chansons de la Patrie amère (Lianotragouda) de Yannis Ritsos étaient destinées à être mises en musique par Theodorakis. Cependant, le compositeur était au moment où elles ont été écrites, déporté à l'autre bout de la Grèce, à Zatouna, dans le Péloponnèse.

Il s'agit d'un cycle de dix-huit « quatrains » que Yannis Ritsos, à l’exception de deux, a tous écrits en un seul jour, le 15 septembre 1968, dans le camp de déportation de Parthéni sur l’île de Léros où les colonels l'avaient fait transférer.

Plus tard, le 29 novembre 1969, il les a complétés et révisés, encore une fois en un seul jour à Karlovassi, sur l'île de Samos, où sont nés aussi les deux derniers poèmes, le 1er mai 1970, jour du 61e anniversaire du poète.

En raison de leur simplicité, le poète n’a pas voulu les voir publiés, mais seulement chantés.

Malgré de nombreuses tentatives d'entrave par les autorités, les poèmes sont finalement parvenus jusqu'à Theodorakis, et c'est ainsi que l'oeuvre a pu être créée au Albert Hall de Londres en 1973, alors qu'à partir de son exil parisien, Theodorakis s'était remis en route avec sa musique pour lutter contre le régime abhorré de la junte d'Athènes.

Cependant, sa musique a pris c d’autres accents : Au triomphe hymnique de la Marche de l’Esprit, il oppose maintenant précisément la tragédie silencieuse des 18 Chansons de la patrie amère.

Ces textes sont d’une pureté et d’une transparence telles que chaque mot touche et met à nu des blessures. Ils montrent la vulnérabilité d’un poète qui tire des douleurs qu’on lui inflige sa force de vivre, la passion de sa Grécité et la confiance de remporter, à partir de son deuil, la victoire sur ceux qui lui infligent des blessures :

« Ne pleure pas les Grecs, quand ils sont prêts à fléchir
Ne pleure pas la Grécité, quand elle s’agenouille
Le couteau sur la gorge, la corde au cou
Ne pleure pas la Grécité

Voilà qu’elle sursaute, reprend son envol
Reprend courage et gronde
Et frappe la bête avec le harpon du soleil. »
(Ti Romiossini min tin kles)

La musique de Theodorakis est d’une simplicité et d'une pureté qui répondent à celles des vers de Ritsos.

Il puise dans la plénitude de la musique grecque, byzantine, démotique et laïque pour faire naître dix-huit chants d’une bouleversante intensité, et ce mélange des genres inclut toute l’étendue de la tradition populaire grecque.

Les Mirologi d’Epire se retrouvent à côté d’échos de chants byzantins (Sylliturgo), les anciens rythmes à 7/8 et 9/8 (Ligna Koritsia – To Nero) rencontrent le « très lentement, comme des gouttes » de O Tamenos, et la chanson de table reprend la tradition des klephtes : Ti Romiossini min tin kles. Ainsi les textes nés des racines de la Grécité et reconduisant à elle, gagnent une nouvelle authenticité.

Il n’est pas étonnant que les Grecs aient repris spontanément la conclusion répétée plusieurs fois sur un rythme de marche et fêtent en apothéose l’esprit de liberté triomphant.



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