Romancero Gitano

Federico Garcia Lorca


1. L'HOMME BRISÉ

Le vingt-cinq du mois de Juin,
on vint prévenir Amargo ;
Tu peux couper, si tu veux,
les lauriers-blancs de ta cour.
Peins une croix sur ta porte
et mets au-dessous ton nom,
car la ciguë et I'ortie
naîtront bientôt de tes flancs
et des pointes de chaux vive
déchireront tes souliers.
Ce sera dans la nuit noire,
parmi les monts aimantés
où les boeufs de la rivière
boivent des joncs dans leur rêve.
Commande lampes et cloches.
Apprends à croiser les mains
et ä goûter les vents froids
des métaux et des rochers,
Car tu seras dans deux mois
raide mort et enterré.

Une épée de nébuleuse
s'élève au poing de Saint-Jacques
et des flancs du ciel cambré
ruisselle un silence grave.

Le vingt-cinq du mois de Juin
il avait les yeux ouverts
et le vingt-cinq du mois d'Août
il gisait pour les fermer.


2 ANTONIO TORRES HEREDIA I
(La Prise)

Antonio Torres Hereidia
fils et neveu des Camborios
badine d'osier en main
va vers Séville aux taureaux.
Le teint brun de verte lune
il avance grave et beau.
Ses cheveux lustrés en boucles
reluisent entre ses yeux.
A mi-chemin il s'arrête
pour tailler les clairs citrons
qu'il lance à foison dans l'onde
à la rendre toute d'or.
Et c'est à la mi-chemin
sous le feuillage d'un orme
que les gendarmes des routes
l'entraînent vers la prison.


3 ANTONIO TORRES HEREDIA II
(La Mort)


Des voix de mort résonnèrent
au bord du Guadalquivir
des voix anciennes qui cernent
une voix d'oeillet viril.
Il plantait à leurs bottines
des crocs de vrai sanglier.
Dans la mêlée il faisait
des sauts de dauphin huilés.
Il baigna de sang adverse
sa cravate cramoisie
mais devant quatre poignards
à la fin il dut fléchir.

Antonio Torres Heredia
Camborio de toison riche
au teint brun de verte lune
à la voix d'oeillet viril

Ah Antonio el Camborio
digne d'une impératrice !
Rappelle-toi à la Vierge
car bientôt tu vas mourir.

Frappé de trois coups de sang
il succomba de profil
vive monnaie qui jamais
ne sera plus reproduite.
Un ange glorieux pose
sa tête sur un coussin.
D'autres aux rougeurs fanées
lui ont allumé un cierge.


4. MORT D'AMOUR

Qu'est-ce qui brille là-bas
dans les profonds corridors ?
Ferme la porte mon fils.
Entends-tu ? Onze heures sonnent.
Dans mes yeux sans le vouloir
je vois luire quatre lampes.
Sans doute chez les voisins
c'est du cuivre que I'on frotte.

Façades de chaux la nuit
se taillait en carrés blancs,
Séraphins et bohémiens
jouaient de l'accordéon.
Mère lorsque je mourrai
il faudra l'apprendre aux gens
par des télégrammes bleus
qui volent du Sud au Nord.

Aux brusques rumeurs du bois
le vent secouait ses portes
tandis que clamaient les lueurs
dans les profonds corridors.


5. LA NONNE GITANE


Silence de chaux et de myrte.
Mauves dans les herbes fines.
Elle orne de giroflées
brodées sa toile jonquille.

Mais sur sa toile jonquille
la nonne aimerait broder
des fleurs de sa fantaisie.
Quels soleils ! Quels magnolias
de rubans, de pierreries !
Quels safrans et quelles lunes
sur la nappe de l'Office !
Dans la cuisine prochaine
cinq oranges se confisent
les cinq blessures du Christ
ouvertes en Almérie.
Dans les yeux de la brodeuse
vont deux cavaliers agiles.

Oh quelles plaines debout
sous vingt soleils qui scintillent !
Quelles rivières dressées
entrevoit sa fantaisie !

 

6. LE VENT ET LA BELLE
(Précieuse et le vent)


De sa lune en parchemin,
par un hybride sentier
de lauriers et de cristal,
Précieuse s'en vient jouer.

De sa lune en parchemin
Précieuse s'en vient jouer.
A sa vue le vent se lève,
car jamais il ne sommeille.

Dis, laisse-moi relever
ta robe pour voir ton corps.
Ouvre entre mes doigts anciens
la rose bleue de ton ventre.

Lâchant son tambour, Précieuse
prend la fuite à toutes jambes.
Le vent mâle la poursuit.
Avec une épée brûlante.

Précieuse, cours vite, vite.
Le vent va t'attraper !
Précieuse, cours vite, vite,
Regarde-le arriver,
Satyre d'étoile basses
aux mille langues lustrées !

Précieuse, morte de peur,
est allée se réfugier,
au-dessus de la pinède,

Et tandis qu'elle raconte
son aventure en pleurant,
le vent sur le toit d'ardoises
plante, furieux, les dents.


7. LA SOLEDAD

Les pics sonores des coqs
creusent pour chercher l'aurore
quand de la colline sombre
descend Soledad Montoya.
Cuivre jaune tout son corps
fleure la cavale et l'ombre.
Enclumes noircies ses seins
gémissent des chansons rondes.
Soledad qui cherches-tu
solitaire au point de l'aube ?
Que je cherche qui je cherche
dis-moi si cela t'importe !
Je cours après un seul but
mon bonheur et ma raison.

Soledad quelle pitié !
Quelle peine désolante !

Quelle peine ! Je parcours
ma maison comme une folle
mes cheveux traînant par terre
de la cuisine à l'alcôve !

Dans la source aux alouettes
Soledad lave ton corps
et puis laisse reposer
ton cœur Soledad Montoya.

O la peine des gitans !
Peine pure et solitaire.
Peine de rive secrète
et de matinée lointaine !


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