La Marche de l'Esprit

Poème d'Angelos Sikelianos

ARCADIA V - Musique de Mikis Theodorakis


I. (Premier chanteur)

Lorsque je lançai dans l'âtre le dernier brandon,
brandon de ma vie enclose dans le Temps
- dans l'âtre de ta Liberté nouvelle, ô Grèce,
mon esprit s'enflamma soudain
comme si l'espace entier était d'airain, ou comme si j'avais
autour de moi
l'antre sacré d'Héraclite
où des années durant
i1 avait forgé, pour l'éternité, ses pensées
afin de les accrocher, telles des trophées,
au temple d'Éphèse…

II. (Deuxième chanteur)

Des pensées gigantesques
comme des nuées de feu ou des îles empourprées dans un couchant fabuleux
s'embrasaient dans mon esprit
et toute ma vie brûlait d'un seul coup
dans le souci de ta Liberté nouvelle, ô Grèce!

Aussi n'ai-je pas dit :
Voici la lumière de mon feu mortuaire.
J'ai crié : Je suis le brandon de ton histoire
Que mon cadavre rejeté brûle comme une torche.
Tenant cette torche
et marchant droit jusqu'à l'heure ultime
j'éclairerai enfin tous les recoins de la terre,
j'ouvrirai la route à ton âme,
à ton esprit, à ton corps, ô Grèce!

Je dis et j'avançai
tenant mes viscères en flammes
vers ton Caucase
et chacun de mes pas
était le premier et - me semblait-il - le dernier car mon pied nu foulait ton sang,
mon pied nu se heurtait à ton cadavre
mon corps, mon visage, mon esprit tout entière se reflétaient comme en un lac dans ton sang
et c'est dans ce miroir écarlate, ô Grèce,
miroir sans fond, miroir abyssal
de ta liberté et de ta soif que je me suis vu moi-même,
pétri grossièrement d'argile rouge
Nouvel Adam de la plus neuve création
où nous allons créer en ton nom, ô Grèce!

III. (Troisième chanteur)

Et je dis alors :
je sais fort bien que tes dieux
de l'Olympe sont devenus une assise chthonienne
car nous les avons enterrés au plus profond de la terre
pour que les étrangers ne les découvrent pas.
Et cette assise s'est affermie et raffermie
avec les ossements que les ennemis ont amoncelés
et je sais aussi que pour les libations et les ex-voto
du nouveau Temple que nous avons rêvé pour toi, o Grèce,
nuits et jours durant,
des frères innombrables se sont entre-tués
bien plus qu'on n'a jamais égorgé d'agneaux pour Pâques.

IV. (Premier chanteur)

Ton destin est le mien jusque dans mes tréfonds,
et par l'amour par le grand amour créateur
voici que mon âme s'est endurcie et qu'elle pénètre
entièrement dans ta boue et dans ton sang afin de forger
le nouveau coeur qu'exige ton nouveau combat,
le nouveau coeur que j'ai déjà enfoui dans ma poitrine
et grâce auquel je puis crier, tourné vers tous mes compagnons:

V. (Deuxième chanteur et choeur)

» En avant! Aidez-nous à soulever le soleil au-dessus de la Grèce !
En avant ! Aidez-nous à soulever le soleil au-dessus du monde !
Car voyez : sa roue s'est embourbée au plus profond,
son axe a sombré au plus profond du sang.
En avant les amis! A lui seul le soleil ne peut se lever.
Donnez de l'épaule et du genou pour le tirer de la boue,
donnez du genou et de l'épaule pour le tirer du sang.
Voyez : nous, ses frères de sang, nous appuyons sur lui.
En avant, frères, voici que son feu nous a cernés,
en avant, en avant, voici que sa flamme nous a enveloppés.

VI. (Premier chanteur)

En avant, les démiurges, les créateurs... Soutenez votre élan
de la tête et des jambes, le soleil ne doit pas sombrer.
Aidez-moi également, frères, à ne pas sombrer avec lui...
Car le voici sur moi, en moi, tout à l'entour,
et me voici chavirant à sa suite dans un vertige sacré...

Les croupes de mille taureaux l'étayent,
un aigle bicéphale bat des ailes
au-dessus de moi, son tumulte retentit
près de ma tête et dans mon âme, -
ce qui est loin, ce qui est proche se confondent pour moi.
Des harmonies inouïes, graves, me cernent. En avant, camarades !
Aidez à le soulever, que le soleil se fasse esprit.

VII. (Deuxième chanteur et choeur)

Le Verbe nouveau s'approche. Il trempe tout
dans sa flamme nouvelle, esprit et corps, pur acier…
Notre terre s'est assez rassasiée de chair humaine...
Ne laissez pas nos terres, grasses et fertiles,
se dessécher après ce profond bain de sang
plus riche et plus pénétrant que la première averse.
Demain, chacun de nous prendra douze paires de boeufs
pour aller labourer cette terre arrosée de sang. . .
Le laurier fleurira sur elle et deviendra arbre de vie
et notre vigne s'étendra jusqu'aux confins de la terre.
En avant, les amis ! A lui seul le soleil ne peut se lever.
Donnez de la poitrine et du genou pour le tirer de la boue,
donnez de la poitrine et du genou pour le tirer du sang,
donnez de la tête et des bras, que le soleil ait la splendeur de l'esprit !«

VIII. (Premier chanteur)

Ainsi, comme je lançai dans l'âtre le dernier brandon,
brandon de ma vie enclose dans le Temps,
- dans l'âtre de ta Liberté nouvelle, ô Grèce,
mon cri rejaillit soudain, éclatant,
comme si l'espace entier était d'airain, ou comme si j'avais autour de moi
l'antre sacré d'Héraclite
où des années durant
il avait forgé, pour l'éternité, ses pensées afin de les accrocher, telles des trophées,
au temple d'Éphèse…
- Comme je vous invoquais, ô mes camarades !

Extrait de »Journal de Résistance«, pp.241-243 - © Flammarion 1971, © Theodorakis 1996 - Traduit du grec par © Jean Criticos et Pierre Comberousse


"La Marche de l'Esprit": Genèse | Commentaire | Calendrier | Page de départ