POSTFACE DU LIVRE DE GUY WAGNER:
MIKIS THEODORAKIS. UNE VIE POUR LA GRECE


Je salue la nouvelle édition complétée et améliorée de ce livre de Guy Wagner. Je me réjouis particulièrement qu'en plus de l'édition allemande, la biographie qu'il me consacre soit publiée en plusieurs langues. Et cela parce que je crois que les informations et les jugements qu'elle contient - au-delà de ceux qui concernent mon itinéraire personnel - révèlent tout un monde, celui de la Grèce contemporaine, largement inconnu, pis encore : déformé à l'extérieur des frontières de mon pays.

Peut-être la Grèce a-t-elle fonctionné comme un remords universel dans certains pays européens, en particulier dans ceux qui, d'une façon ou d'une autre, ont échappé sans grandes pertes aux répercussions douloureuses de la guerre froide qui a suivi la catastrophe totale de la Seconde Guerre Mondiale.

Je crois que les amis et les amis " jurés " n'ont rien fait pour adoucir la peine d'un peuple dont le péché principal aura été autant son dévouement courageusement déclaré aux idéaux de la Liberté que son sens du sacrifice pour ceux-ci.

Ce qui est étrange, c'est qu'on passe sous silence le fait que la lutte de notre pays, d'abord, en 1940, contre l'Italie fasciste et, un an après, contre l'Allemagne nazie, n'ait pas été une obligation, mais le choix conscient de la majorité écrasante du peuple grec, et qu'elle a eu lieu au moment même où l'Europe était entièrement occupée par les forces allemandes et que le triomphe final de Hitler était considéré comme inéluctable.

En imitant d'autres pays, nous aurions pu céder aux propositions des deux agresseurs et leur accorder des facilités sur notre territoire national pour qu'elles puissent l'utiliser à des fins militaires.

Comme ce n'était que naturel qu'après le refus total de tout notre peuple de céder à leurs exigences, la punition que les deux puissances nous ont infligée, a été exterminatrice. Nous avons répondu par la résistance du peuple tout entier, qui a coûté la mort à 10% de notre population. Mais " Résistance " à l'époque, cela voulait dire " Gauche ", ce qui a eu comme conséquence la décision prise froidement par Winston Churchill en personne, même avant que la guerre ne soit finie, d'éliminer totalement la Gauche grecque. C'est ainsi que nous avons été plongés, un an seulement après la fin du conflit mondial, dans une Guerre Civile importée par nos alliés avec comme objectif l'extermination de notre mouvement antifasciste de résistance. Cette guerre a duré trois ans et a détruit tout ce qui était encore debout et qui n'avait pas été ruiné par les nazis.

Nos amis européens, à l'époque des super-simplifications que nous vivons, ont associé le grand mouvement patriotique, antifasciste, résistant et régénérateur, auquel 70% de la population avait adhéré, aux choix étatiques de feu l'Union Soviétique, et d'un seul trait ils ont éliminé ce qui valait la peine qu'on y prête attention, la quintessence de la nouvelle histoire grecque. Le terrible mot : "communiste", avec la peur et la terreur qu'il a engendrées dans les pays économiquement forts et favorisés, est tombé comme une hache sur nos têtes.
Je crois qu'il faudra que le lecteur du présent livre se base et s'appuie sur cette réalité historique pour comprendre le véritable caractère des évolutions politiques autant que des réussites culturelles telles qu'elles sont présentées et rendues par l'auteur avec une grande exactitude et objectivité.

Mais comme si ce mal n'avait pas été assez pour nous. Depuis des années, les pays riches, fabricants d'armes, sèment la zizanie entre le peuple grec et turc et pillent l'économie de nos pays, en imposant aux gouvernements successifs la dépense annuelle de milliards de dollars pour des soi-disant " objectifs de défense. " De cette façon, ils nous condamnent à occuper, du point de vue économique, la dernière place des pays européens, tout en dissimulant aux peuples que l'argent dont ils nous privent ainsi, contribue en partie à leur propre épanouissement économique, sans que cela les fasse hésiter un instant à ensuite se moquer de nous et de notre situation économique défavorable.

Je me suis référé à ces deux thèmes principaux qui justifient la place particulière de la Grèce dans le monde moderne, et je pourrais ajouter quelques autres problèmes, comme la position bienveillante adoptée par de nombreux gouvernements européens face à la junte militaire (1967-1974), pour dire combien j'ai vécu ainsi un déchirement comme citoyen et comme artiste. Car si, d'un côté, j'ai toujours été et demeure un admirateur de la culture de l'Europe de l'Ouest et en particulier de sa musique symphonique, de l'autre, il y a eu des moments dans ma vie, où les événements m'ont obligé à tourner le dos au " monde occidental " et à créer des compositions d'après mes conceptions, dans les limites étroites de mon pays.


Photo: Marcel van Aerde

Dans le cadre des luttes sociales et de la politique courante, en combattant toujours les forces et conceptions réactionnaires et surtout les hommes de paille des mentalités et des intérêts étrangers, j'ai essayé, parallèlement, de dévoiler les fausses et trompeuses dénominations de partis, qui sous l'étiquette de " la Gauche ", étaient en réalité les porteurs de valises d'une politique conservatrice, pour ne pas dire réactionnaire, - une politique qui fonctionnait en fait comme un cheval de Troie, car servant des stratégies étrangères avec des slogans de gauche.
Pour cet objectif que j'ai considéré comme sacré, parce que je ne hais rien davantage que l'hypocrisie et le mensonge, surtout si leur cible est le peuple tout entier, je n'ai pas hésité à collaborer avec le diable pour ouvrir les yeux à mes compatriotes. D'une certaine manière, je crois y avoir réussi.

Mais est-ce que quelque chose de semblable n'a pas commencé à avoir lieu aujourd'hui plus au moins partout en Europe avec le déclin des toutes ces forces qui ont abusé de l'appellation : " la Gauche " ?

Parallèlement, dans le domaine de la musique, j'ai continue mon effort dans ce que je qualifierais comme le domaine principal de mon travail : la mise en musique de la poésie, soit sous la forme de cycles des chansons, soit comme oratorios. C'est ainsi je suis arrivé à mettre en mélodies les principaux poètes grecs, depuis Eschyle jusqu'aux poètes les plus importants d'aujourd'hui, et de les mettre sur les lèvres de milliers de mes compatriotes et pas seulement de ceux-ci. En continuant dans cette voie, j'ai tout naturellement abouti à la composition de symphonies, d'oratorios et finalement de tragédies et d'œuvres lyriques, qui restent évidemment encore inconnus du grand public hors des frontières de mon pays.

Mais pour plus de vingt ans, mes fardeaux idéologiques et sentimentaux m'ont obligé, comme je l'ai dit, à tourner définitivement le dos à la réalité culturelle courante et, en particulier, à la réalité musicale des pays occidentaux, et à me consacrer entièrement à la consolidation d'un dialogue créatif, non avec une élite grecque et internationale, mais avec les éléments les plus vivants du peuple grec, ainsi qu'avec des îlots d'amis de ma musique, ici et là à l'étranger, qui me faisaient confiance et qui s'inspiraient de mon effort.

Après cette période de plus de vingt ans (1960-1980), mes besoins créateurs m'ont conduit à une recomposition de mes moyens d'expression qui a eu comme résultat la création des grandes fresques sonores que sont mes symphonies, mes oratorios et enfin mes opéras.

Entre-temps, le temps s'était écoulé implacablement pour moi et, comme il fallait s'y attendre, mon œuvre symphonique surtout, avait été radiée d'un seul trait des principaux centres de la musique en Occident.

Le monde occidental qui aime arranger ses affaires en se mettant lui-même au centre du Globe, crée ses propres galaxies sur lesquelles, de temps à autre, tout satisfait qu'il est de lui-même, il jette un coup d'œil, le soir avant d'aller se coucher, sûr qu'il est qu'il n'y a que lui qui s'y trouve à sa place. Il ne lui effleure même pas l'esprit qu'il puisse y avoir d'autres endroits sur Terre et d'autres galaxies pour d'autres peuples, races et civilisations…

Il ne lui suffit d'ailleurs pas de piller et de poursuivre le pillage de tous ceux que lui-même a nommés " sous-développés ", car il continue à croire que ses propres galaxies - les stars - sont les seules.


Il me semble que j'ai réussi à leurrer pour un certain temps l' " establishment " musical occidental. Peut-être, parce qu'il a cru que je me convertirais finalement, comme certains autres, que je pourrais être consacré un européen " pur-sang " et que, malgré un nom à consonance étrangère et pittoresque, je pourrais acquérir moi aussi ma place à son propre firmament.
Mais mon virage radical vers mes racines grecques, non comme une sorte de folklore, mais comme l'ambition de construire mon propre univers, sans ruminer ni singer leurs produits, ce virage hors de la convention internationale établie, pour ne pas dire, hors d'un dogmatisme solidifié en tant que résultat d'une politique sociale historique " naturelle ", voire d'une décadence morale, a mis en rage tous les représentants de cet establishment…

Ils m'ont systématiquement exclu de leurs célèbres orchestres, des salles de concert aristocratiques, du haut de gamme des émissions radiophoniques et même des firmes phonographiques " classiques" .

Comme point culminant de toute cette politique et comme un acte d'une signification symbolique suprême, le fameux dictionnaire Larousse, m'a rayé définitivement de son encyclopédie, comme si je n'avais pas existé et comme si je n'existais pas. Auparavant, durant des années, il m'avait déjà consacré moins d'espace qu'au dictateur Papadopoulos.


Photo: Marcel van Aerde

Voilà pourquoi j'estime et j'aime des gens et des amis comme Guy Wagner…

Parce qu'il est évident qu'ils ont choisi la " porte étroite. " Déjà pour que l'édition allemande de cette biographie traverse les frontières de la France, il a fallu vingt ans. Et rien que ceci en dit long.

Il ne s'agit évidemment pas, maintenant que je suis au zénith de ma maturité, de changer d'opinion, mais j'ai aimé sincèrement la vie que je me suis faite. Voyez-vous : j'avais le privilège de servir deux idées, la Liberté et la Musique, et toutes deux sont sans frontières.

Je viens de dire que les " détenteurs " me claquent avec ostentation la porte au nez. Je crains pourtant que cela ne conduise à des malentendus, car, d'un autre côté, je ne crois pas qu'il y ait eu un autre être humain qui, comme artiste ou comme combattant pour la Paix et la Liberté, ait gagné de son vivant autant de véritable estime, respect et amour de tant de gens dans le monde entier.

Aussi ne voudrais-je pas conclure de façon provocatrice, mais je me trouve à un stade de ma vie où je dois dire toute la vérité. Et ma vérité est que mes adversaires et mes ennemis, évidemment sans s'en douter, m'ont aidé à rester celui qui je suis et surtout, à créer une œuvre moderne qui vit, à l'image de millions de citoyens simples, mais actifs, vrais et sensibles, qui, depuis longtemps, en avaient assez d'une espèce de musique aussi décadente que désuète.

Au cours des dernières décennies, les cercles dominants de l'Occident, n'ont pas seulement réduit la musique à un produit de consommation bon marché ou à un faire-semblant de sérieux, matériel et spirituel, mais ils laissent derrière eux un monde sans contenu, sans idéaux et sans beauté, dont les porte-parole tout-puissants d'hypocrisie ne réussissent plus à couvrir l'affreuse nudité.

Mikis Theodorakis

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