Dans
les ébauches pour la symphonie, j'ai articulé en premier
lieu les sentiments et les pensées qui me tracassaient à
l'époque et qui cherchaient d'urgence une solution. Quel rang la Grèce tenait-elle dans cet univers sonore? La Grèce s'est ouverte à moi, pas vraiment comme un lieu musical concret, mais plutôt comme une unité spirituelle, bouleversée par sa récente histoire, habitée par un peuple martyre qui avait été crucifié au nom de la liberté et de la libération de l'homme. La participation lucide aux événements nationaux depuis la guerre d'Albanie avait éveillé en moi l'inébranlable sentiment d'orgueil et d'espoir que, d'un coup, nous avions élevé notre identité grecque de la phase de l'insignifiance au niveau de pionniers dans le combat pour la liberté et la dignité humaine. La certitude que nous nous étions élevés au-dessus de l'Histoire ne m'a pas abandonné un seul instant. Je crois que l'analyse concrète des faits historiques confirme de façon évidente cette certitude. Encore aujourd'hui je suis d'avis que seul le miracle de l'unité nationale nous manque pour que nous rangions parmi l'avant-garde de l'humanité. Peut-être la raison en est-il que notre cheminement douloureux par les siècles a créé un être qui a une authentique valeur spirituelle, psychique et morale: le Grec. Voilà le premier arrière-fond de ma »Première Symphonie«. Je sais encore que les premières esquisses en ont été élaborées en 1948 dans le village de Dafni sur l'île d'Icaria. Un soir quand l'Egée occidentale nous envoyait tout juste ses ombres, nous eûmes la nouvelle que le sous-lieutenant Makis Karlis venait de sauter sur une mine près de Thessalonique et avait péri. Ainsi disparut l'ami bien aimé de mon enfance. Mon premier grand ami se dissolut et retomba comme une mince pluie de sang et de chair sur la plaine macédonienne. Le même soir, malgré ma peur maladive de l'obscurité, j'errai par les monts d'oliviers de Mesaria, car j'éprouvai de la honte à l'idée que je pourrai me déshabiller, me coucher sur ma planche de bois, vivant et chaud, que je pouvais être intact, me reposer, rêver, me réveiller et devoir encore souffrir de la faim. Comme ultime libération de ces interrogations inappropriées auxquelles la destinée de l'homme, pour autant qu'il en existe une, ne donne jamais de réponse, la musique est venue à l'aube vers moi avec sa liturgie consolatrice. Je crois que c'est cette nuit-là que la majeure partie de l'oeuvre a pris forme dans mon subconscient. J'avais rencontré Vasilis Zannos pour la première fois en 1944 dans le quartier d'Athènes appelé Palio Faliro pendant une journée affreuse pour moi. (Je ne puis écrire aujourd'hui sur cette journée-là.) Notre relation s'est approfondie en 1947 quand nous étions ensemble à Icaria. A cette époque-là, j'avais conçu la majeure partie d'une œuvre symphonique avec le titre de »Carnaval Grec«. Je sais encore que j'ai pris Vasilis de côté et que je suis allé avec lui dans l'église d'un village d'Icaria. Nous nous asseyions sur le parvis de l'édifice et je lui chantai chaque mouvement, phrase par phrase. Il se leva et, rempli de joie, il m'embrassa. Ce fut là notre dernière rencontre.. J'appris la fin de Vasilis deux jours après la mort de Karlis. (Vasilis Zannos a été exécuté en 1948 sur décision du tribunal militaire d'Athènes). Mon malheur était sans limites, car mon admiration pour Zannos dépassait toute mesure. Je l'avais reconnu comme le meilleur, ce qui n'était pas rien pour un égoïste de vingt-deux ans comme moi. Même s'ils venaient de camps adverses, le sous-lieutenant Makis et le révolutionnaire Vasilis devinrent des amis dans mon imagination et se tendirent la main, car ils étaient tous deux de saints martyrs de cette grande idée qui s'appelle la Grèce et qui, blessée et en se lamentant, doit sacrifier les meilleurs de ses fils. Dans le Ier mouvement de la Symphonie, c'est la pensée de la révolte qui prédomine. Mon expression musicale s'était déjà suffisamment affermie pour que je puisse oser enrichir son essence par des éléments d'autres langages, sans qu'elle n'en perde ni de sa profondeur, ni de sa »personnalité«. Si pendant cette période de mutation j'absorbai encore des influences étrangères sans les assimiler, cela était tout simplement nécessaire: d'un côté pour apprendre à connaître un accroissement de nouvelles possibilités expressives en musique sans pour autant les répéter, de l'autre, pour m'assurer de l'authenticité de ma propre contribution. C'est précisément dans cette symphonie que l'influence de Dmitri Chostakovitch est indéniable - c'est lui qui, à côté d'Igor Stravinski, m'a le plus marqué. Dans le Ier mouvement j'ai détruit le principe classique de la forme sonate et j'ai essayé d'y développer une nouvelle architecture nouvelle correspondant au contenu de l'œuvre. J'ai utilisé quatre au lieu de deux thèmes, mais je sais évidemment qu'une analyse précisé révélerait les mêmes racines musicales pour tous les thèmes. L'harmonie résulte essentiellement du contrepoint des différentes voix et de leur concentration; l'orchestration est pareillement dense et coloriée. Trois des quatre sujets sont mes propres mélodies et motifs, dont le seul élément grec est l'origine du compositeur. Le quatrième thème, le seul rayon de lumière dans ces hautes murailles sonores, rappelle une berceuse et est caractérisé par une structure et une attitude grecques. Ce sont également des thèmes très personnels qui déterminent le IIe mouvement, »Elégie et Threnos«, et le finale, où les thèmes plaintifs et élégiaques trouvent de nouvelles dimensions et un autre caractère dans les rythmes pressants et les accords triomphants. Relevons aussi l'arrêt brusque du rythme et la réouverture des profondeurs d'abîme au milieu du IIIe mouvement : un symbole pour une ultime invocation des morts et un dernier chant pour eux. Ensuite, le rythme initial est repris : même dans les ruines et les combats de la guerre civile, la vie continue. Il n'y a pas de fin : tout continue toujours, et seule l'obligation de terminer l'oeuvre artistique comme une boucle, met l'accord final. © Mikis Theodorakis. Traduction, adaptation par © Guy Wagner |
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