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Yannis
Ritsos
à Dresde 1984
(Photo
Guy Wagner) |
Né
à Monemvassia (Grèce), le 1er mai 1909 comme cadet
d'une famille noble de propriétaires terriens, Yannis Ritsos
est marqué à douze ans par les ravages dans sa famille:
ruine économique, mort précoce de la mère
et du frère aîné, internement du père
souffrant de troubles mentaux.
Il passe lui-même quatre ans (1927-1931) dans un sanatorium
pour soigner une tuberculose. Ces événements tragiques
marquent son adolescence et obsèdent son œuvre.
Les lectures le décident à devenir poète
et révolutionnaire.
Proche
depuis 1931 du K.K.E., le Parti communiste de Grèce, iI
adhère à un cercle ouvrier et fait paraître
Tracteur (1934), inspiré du futurisme de Maïakovski,
et Pyramides (1935), deux oeuvres qui réalisent
un équilibre toujours fragile entre la foi en l’avenir
fondée sur l’idéal communiste, et le désespoir
personnel. |
En 1936,
le long poème Épitaphe exploite la forme de la
poésie populaire traditionnelle et donne en une langue simple
un émouvant message de fraternité. La musique de Theodorakis
en fera en 1960 le détonateur de la révolution culturelle
en Grèce.
Le régime dictatorial de Metaxas à partir d'août
1936, contraint Ritsos à la prudence, d'autant plus que Epitaphios
a été publiquement brûlé, et le poète
va explorer certaines conquêtes du surréalisme: accès
au domaine du rêve, associations surprenantes, explosion de l’image,
lyrisme où transparaît l'angoisse, évocations de
souvenirs doux et amers: Le Chant de ma sœur (1937), Symphonie
du printemps (1938), La Marche de l'Océan (1940).
Des extraits de ces deux dernières œuvres constituent la base
de la Septième Symphonie de Theodorakis (1983-1984), dénommée
précisément "Symphonie du printemps".
Dans Vieille Mazurka au rythme de la pluie (1942), Ritsos articule
pour la première fois son attachement à l’espace grec,
à la "grécité" détentrice de la mémoire
historique, qui imprégnera toute son œuvre future: Romiossini
(Grécité, publié seulement en 1954;
mis en musique par Theodorakis en 1966), hymne bouleversant au sol bafoué
de la Grèce, et La Dame des vignes (1945-1947), dont un
extrait est intégré dans la Septième Symphonie
de Theodorakis.
Pendant la guerre civile, Ritsos s'engage dans la lutte contre la droite
fasciste, ce qui lui vaut de passer quatre ans en détention dans
divers camps de "rééducation": Limnos, Ayios Efstratios,
Macronissos. Malgré cela, il réalisera une importante
production de cette époque qui sera recueillie dans Veille
comprenant aussi des poèmes plus anciens (1941-1953), et dans
une longue "chronique poétique" de cette décennie terrible:
Les Voisinages du monde (1949-1951), qui sera à
la base d'une autre composition de Theodorakis.
Vient ensuite la grande œuvre de sa maturité: La Sonate du
clair de lune (1956) – prix national de la poésie –, Quand
vient l’étranger (1958), Les Vieilles Femmes et la mer
(1958), La Maison morte (1959-1962) qui introduit la série
des longs monologues inspirés par la mythologie et la tragédie
antique, Philoctète (1963-1965), Oreste (1962-1966).
Entre 1967 et 1971, la junte militaire qui a pris le pouvoir par un
coup d'Etat, le déporte de nouveau à Yaros et Léros,
et l'assigne plu tard à résidence à Samos, ce qui
ne l'empêche pas d'enrichir encore sa vaste œuvre et de prolonger
l'inspiration de l'antiquité grecque: Perséphone
(1965-1970), Agamemnon (1966-1970), Ismène (1966-1971),
Ajax (1967-1969) et Chrysothemis (1967-1970), écrits
sur les îles de sa déportation, Hélène
(1970-1972), Le retour d'Iphigénie (1971-1972), Phèdre
(1974-1975).
Quatrième Dimension regroupe tous les textes qui ont la
forme du monologue "théâtral" et qui sont inspirés
par le mythe antique. Les héros de ces ouvrages se trouvent souvent
devant un conflit ou au seuil de la mort, au moment où il s'agit
de faire le bilan de leur vie. En s’adressant à un personnage
muet (auditeur / lecteur), ils se lancent dans un discours plein de
digressions et d’anachronismes. En fait, tous ces poèmes sont
une méditation sur la vieillesse, la mort, le temps, le délabrement
des lieux familiers, l’histoire et l'écartèlement d'une
existence prise entre les exigences personnelles et les impératifs
collectifs, la solitude et la crise des mouvements révolutionnaires.
Parallèlement à la somme que constitue Quatrième
Dimension, Ritsos écrit plusieurs séries de courts
poèmes qui reflètent de façon poignante le cauchemar
éveillé de son peuple: Le Mur dans le miroir (1967-71);
Pierres, répétition, barreaux (1968-1969), 18 Chansons
de la Patrie amère (1968-1970), mis en musique par Theodorakis
(1973), Couloir et escalier (1970); Gestes, papiers (1970-1974);
Le Sondeur (1973).
À partir de 1970, la poésie de Ritsos prend la forme de
longues synthèses où des ruptures oniriques, le rêve
éveillé et le surréel interviennent constamment
dans le quotidien avec en particulier la présence de personnages
étranges et le déplacement continu dans le temps et dans
l’espace. Un monde est créé devant nous dans Devenir
(1970-1977), Le Heurtoir (1976) ou Chant de victoire (1977-1983)
qui clament la beauté de la vie, tandis que Erotica (années
80) constituent un éclatant hymne à l'amour dans toutes
ses dimensions. Les Monochordes (1980) montrent la concentration
extrême à laquelle son expressivité a pu aboutir.
Dans les années 80, Ritsos se tourne aussi vers la prose. Neuf
livres sont réunis sous le titre d’Iconostase des saints anonymes
(1983-1985). La prose met à profit les conquêtes du
poète : liberté des métaphres, alternance du réel
et de l’onirique, ruptures soudaines, langage audacieux, épanouissement
des sens s'ouvrant sur un univers érotique où les époques
et les âges coexistent.
Les poèmes de son dernier recueil: Tard, très tard
dans la nuit (1987-1989) sont imprégnés de tristesse
et de la prise de conscience de pertes, mais la façon humblement
poétique par laquelle Ritsos restitue la vie et le monde autour
de lui, leur préserve une lueur d'espoir dans un ultime sursaut
de créativité.
Cependant, le poète vit douloureusement l'amoindrissement de
sa santé et l'effondrement de ses idéaux politiques. Intérieurement
brisé, il meurt à Athènes, le 12 novembre 1990.
©
Guy Wagner |