Pour la Deuxième Symphonie de Theodorakis

Un essai d'Asteris Koutoulas

La Deuxième Symphonie a été écrite à Paris de 1955 à 1958. Cette période de composition de Theodorakis est caractérisée par deux éléments de base:

Le premier, concernant le contenu, reflète la psychologie essentielle sous l’emprise de laquelle il se trouvait après ses expériences traumatisantes durant la guerre civile, avec comme point culminant l’épreuve de Makronissos: Angoisse, indignation, dégoût, désespoir, brutalité, descente aux abîmes, dureté, chaos, avec pourtant des îlots de calme qui rendaient la situation sombre et inhumaine encore plus sombre.

En quelques mots, on pourrait dire que les œuvres de cette période sont caractérisées par un intense et violent refus de la violence: résultat de la guerre que la génération du compositeur a vécue dans sa propre chair.

Le deuxième élément concerne la technique que Theodorakis a développée à la même période et qui est appuyée sur l’usage de l’écriture musicale du «tétracorde». Cette technique va de pair, de façon parfaite, avec la situation psychique du compositeur. Elle l’aide à transformer les éléments, sentiments, idées dramatiques et souvent tragiques, en des fresques musicales de nuances sonores prédominées par la tempête qui avait recouvert la vie de la Grèce à l’époque de la guerre civile.

Quand, après 30 ans, Theodorakis, toujours à Paris, se prépare à donner à sa symphonie sa forme finale, l’humanité est à nouveau menacée par les nuages d’une guerre risquant même d’être nucléaire. C’est alors qu’il ajoute «Le chant de la Terre» qu’il confie de façon symbolique aux voix d’enfants. Suivent les rugissements de la guerre imminente.

A la fin, comme si il voulait exorciser le mal, Theodorakis utilise le dernier mouvement de la Suite n°1, qui est basée sur des motifs inspirés par la musique de sa propre patrie, la Crète, qui, comme ce n’est que naturel, symbolise pour lui la vie même. Vers la fin de ce mouvement, le compositeur présente une mélodie byzantine de façon clairement triomphante, comme s’il voulait nous dire que l’antidote à la guerre et au refus ne se trouvait pas seulement dans la joie de la danse, mais aussi dans la tradition culturelle, dans les origines de l’histoire, qui nous aident à demeurer forts.
Dans le finale de l’œuvre, comme à la fin de la tragédie, le compositeur se réfugie aussi dans une musique d’«exode» d’une tragédie imaginaire.

La première période parisienne de Mikis Theodorakis (1955-1960) est essentiellement symphonique. En même temps, il prouve combien son besoin d’une expression musicale personnelle est indissolublement lié à ses expériences particulières du vécu. Theodorakis éprouve le besoin d’exprimer musicalement les événements historiques qui le forment lui-même et les autres, et cela au même degré qu’il veut les vivre pleinement, absolument et de façon intègre. Sa conception et sa théorie sociale de base, influencée par l’Athènes classique, mettent le devoir de citoyen en première ligne des valeurs morales. Qu’est ce qui précède son séjour à Paris? La guerre civile (1945-49), avec comme point culminant pour lui-même, ce qu’il a vécu à Makronissos, l’île de la mort. Les années 1950 à 1954 sont des années d’adaptation à la nouvelle réalité.

Après son service militaire (1950-52), il s’installe à Athènes avec comme but essentiel la simple survie. En 1953, Mikis et Myrto se marient. C’est alors qu’il complète sa «Première Symphonie» et compose le «Carnaval Grec». Au fond, c’est à Paris que, pour la première fois de sa vie, il reste seul avec lui-même, car, ayant obtenu une bourse, il peut se consacrer entièrement à la composition musicale bien-aimée. Myrto travaille dans un hôpital comme médecin. Elle part tous les matins et elle rentre l’après-midi. Nous pouvons donc l’imaginer complètement seul dans son petit appartement de Penthièvre et Miromesnil, assis devant son bureau avec des feuilles aux portées vides, pour la première fois après les horribles jours de l’épreuve.

Ici, il faut se remémorer que sa santé continue d’être ébranlée. Ses crises épileptiques, dont il a hérité à Makronissos, l’ébranlent à des intervalles réguliers et le rendent incapable de travailler pendant plusieurs jours. Il est caractéristique que ces crises se soient arrêtées comme par magie après la composition d’«Epitaphios». Qu’est ce que cela veut dire? Cela veut dire qu’il avait déjà fini le voyage dans la nuit et qu’il entamait une nouvelle période – lumineuse – de la musique populaire avec des cycles de chansons et des oratorios populaires.

Theodorakis respire et vit la musique qui est pour lui sa principale nécessité existentielle. Aussi le vécu qu’il se voyait obligé d’exprimer avec la musique de la période parisienne était-il constitué essentiellement des expériences bouleversantes de Makronissos enterrées en lui. D’ailleurs, lui-même n’a-t-il pas dit que cette île, il l’a quittée différent de ce qu’il avait été avant de l’aborder? Mais qu’est-ce que ce qui l’a donc changé aussi radicalement?
A Makronissos, on appliquait toutes sortes de tortures corporelles et psychiques. Aussi bien individuellement qu’en équipe. On frappait à mort les victimes, arrivant jusqu’au point extrême de les enterrer vivants, en ne laissant sortir que leurs têtes. A la merci des rats affamés. Après un tel martyr, il va de soi que l’âme d’un être humain s’effondre dans le tartare de l’inconscient, là où résident les cauchemars et les monstres, car la douleur psychique, le désespoir ont atteint leur nadir. Au-delà, il n’y a pas de limite humaine à l’endurance. Au-delà, la voix devient rugissement et hurlement. Au-delà, le son devient bruit du gourdin et cri animal.

Tous ces fantasmes pénibles d’un passé resté frais sur sa peau et dans sa mémoire, assiègent le compositeur grec dans la solitude de sa chambre à Paris. Et lui, de la même façon qu’il les a vécus, il est appelé maintenant à transformer les relations sentimentales par le seul moyen dont la nature l’ait doté: la Musique.
Voici pourquoi, il a choisi au départ la forme symphonique et les sonorités symphoniques, afin d’exprimer ce monde absolument tragique et abominable qui l’étreint à cette époque précise. Parce que seulement avec les possibilités sonores et techniques que l’orchestre symphonique lui offrait, il pouvait exprimer le cauchemar de Makronissos qu’il portait toujours en lui et qui continuait à le torturer.

Il faut même imaginer que la distance de l’Espace et du Temps rendaient gigantesques les sentiments de douleur et de protestation enfouis en lui et rendaient encore plus impératif le besoin de les exorciser une fois pour toutes, afin qu’il soit libre. Et comme nous le savons, pour Theodorakis il n’y a qu’une manière: la musique. D’ailleurs cette relation de vécu, nous la rencontrerons dans toute son œuvre qui reflète fidèlement ses vécus personnels qui, dans son cas, ont toujours été particulièrement intenses et dramatiques. Par conséquent, comme point de départ, nous voudrions dire que c’est une erreur d’approcher sa musique – et spécialement la musique de cette période – avec les conventionnels critères musicologiques et autres.

Au contraire, nous dirions que la clé de leur compréhension se trouve exclusivement dans le besoin corporel, psychique et spirituel du vécu du compositeur d’exprimer aussi fidèlement que possible un monde intérieur personnel, entièrement à part, comme ont été entièrement à part et originales les expériences qui l’ont marqué.
Et nous n’hésiterons pas à caractériser sa période parisienne comme l’anti-Makronissos. A travers ce prisme, tout devient clair, en effet. Theodorakis n’est intéressé, ni par les techniques, ni par les écoles, ni par l’entourage habituel du devenir symphonique. Tout comme durant la période 1960-1980, il a exprimé par la chanson les visions de renaissance de cette période historique particulière, de même maintenant, il a choisi la forme symphonique pour exprimer l’enfer. A-t-il le droit de le faire? Je considère que ce n’est que le résultat qui compte, à savoir, si concrètement, à travers ses œuvres, cette empreinte des sentiments et des idéaux, concrets eux aussi, a réussi à passer la sphère de l’empreinte esthétique.

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Sa Première Symphonie constitue le précurseur de la période parisienne. Particulièrement en ce qui concerne la première partie. Et comment ne le serait-elle pas, puisque c’est une œuvre qu’il a commencé à esquisser à Icarie (1948) et ensuite à Makronissos même (1949), pour la compléter à Chania et à Athènes?

Dans la première partie de cette Symphonie, Theodorakis réussit à créer le monde chaotique du déraisonnable par l’utilisation d’une écriture d’une même densité, l’orchestration audacieuse multipliant les cris. La Première Symphonie s’insère néanmoins dans le monde symphonique de cette période historique, notamment à côté des œuvres de grande forme.

Au contraire, durant la période parisienne qu’il inaugure avec ses trois Suites pour orchestre, Theodorakis entreprend d’avancer à la recherche des nouveaux moyens techniques qui l’aideront à trouver la couleur sonore appropriée allant de pair et exprimant fidèlement les sentiments et les idées spécifiques qui l’occupent. Et cette couleur sonore particulière, c’est la technique du tétracorde qui la lui assure. Maintenant il est libre d’avancer, afin d’offrir une issue aux recoins les plus cachés de sa sensibilité blessée.

Je ne trouve pas de meilleur exemple que celui de Goya qui montre que rien d’autre ne le préoccupait que de savoir comment faire sortir de son for intérieur les démons engendrés dans son âme par les expériences historiques tragiques que son peuple a vécues et lui avec le peuple.

Dans la Suite n°1 pour piano et orchestre (1955), la troisième partie constitue un premier témoignage, si nous fermons les yeux et qu’en imagination, nous nous transportons loin, dans le paysage cauchemardesque de Makronissos, ce rocher encerclé par des barbelés et plus loin les vagues, le lointain du monde, l’inhumain qui l’ébranle, les cris d’hommes comme des cris de bêtes qu’on amène à l’abattoir et que l’on tue. Tandis que tout espoir cesse et que le prisonnier s’enfonce dans le chaos du désespoir: lui seul et le bourreau, lui et le vent, lui et la nuit, lui et la soif, la douleur, le néant absolu.

De quelles mélodies, quels rythmes, quelles harmonies, quel contrepoint et quelle orchestration peut s’imprégner cette nouvelle crucifixion collective et en même temps absolument solitaire de l’homme, rien que parce qu’il essaie de rester un être humain? La réponse peut être trouvée dans les œuvres de cette période. C’est un tableau cauchemardesque, mais en même temps réel, humain, dont l’immortalisation constitue un devoir sacré, particulièrement pour ceux qui l’ont vécu et y ont survécu.

Et la question est comment faire affronter l’«illusion» musicale de cette grande tragédie qui s’appelle Makronissos par un peuple qui refuse encore un demi-siècle plus tard d’affronter l’existence de la réalité que le compositeur veut lui imprégner et qui s’appelle Makronissos?

Le même monde musical imprègne des parties de ses Deuxième et Troisième Suites, du ballet «Les Amants de Teruel» et finalement du ballet «Antigone».

Et quand Mikis, après s’être dévoué plus de 20 ans à la chanson, retourne pendant les années 80 à Paris, il composera ses Deuxième et Troisième Symphonies avec le matériel tétracorde de la «Période parisienne» de 1955 à 1960.

La Deuxième Symphonie est plus spécialement dominée par la présence de «Makronissos». Nous dirions qu’elle constitue le Manifeste Musical de Theodorakis, avec lequel il étale et en même temps exorcise le monde cauchemardesque qui l’a fait tant souffrir et qui l’a tellement marqué. Et qu’avec la musique comme arme, il a réussi à le dompter et à le dépasser, en lui faisant don d’une série de compositions musicales uniques, car elles constituent un témoignage historique unique transformé en Musique reliée au Destin de l’Homme.

© Asteris Koutoulas, 2003


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