»Le Chant de la Terre«

Symphonie n°2

par Guy Wagner

La Deuxième Symphonie de Theodorakis, réalisée en l980/81, est écrite pour piano concertant, choeur d'enfants et orchestre symphonique. Elle se structure moins selon les principes de la symphonie classique que comme une suite symphonique, et Theodorakis a utilisé effectivement une grande partie des matériaux de sa Suite n°1 pour piano et orchestre comme base de cette oeuvre, matériaux qui se sont alliés à des données thématiques et mélodiques du ballet »Antigone«, oeuvre écrite à la même époque que la Première Suite, en 1957/58.

Toutes deux reposent sur la technique du tétracorde que Theodorakis avait découverte pendant ses études au Conservatoire de Paris et qui servait parfaitement ses desseins musicaux. Il écrira d'ailleurs son devoir de maîtrise dans la classe d'Olivier Messiaen sur l'emploi du tétracorde dans le ballet »Agon« de Stravinsky, ce qui intéressait et irritait en même temps le grand maître: Un jeune compositeur grec inconnu avait découvert sa méthode de travail, dont jusque-là personne encore ne s'était aperçu. On considérait la partition simplement comme dodécaphonique.

La Suite n°1 et »Antigone« avaient ainsi été réalisées parallèlement, mais, dit Theodorakis, ce sont deux oeuvres »dont je crois que la première était une oeuvre trop strictement 'dyonisiaque' et. la seconde exclusivement 'apollonienne', pour reprendre les termes de Nietzsche. L'équilibre entre ces deux éléments était la seule solution pour en faire une oeuvre complétée, achevée,c'est-à-dire, qui exprime toute la gamme et l'étendue des sentiments humains et la complexité totale d'une marche dans le temps.« (Theodorakis à Guy Wagner. Préface à la première édition de sa biographie).


Cette marche dans le Temps est aussi une marche dans l'Espace qui avance vers la fin des Temps.

La Deuxièrne Symphonie que Theodorakis a nommée »Le Chant de la Terre«, d'après le poème que lui-même a écrit et qui en est le noyau, est effctivement une oeuvre qui exprime les angoisses du monde contemporain.

Afin d'éviter toute confusion, il faudrait ici faire une remarque importante: Pour Theodorakis le » Chant de la Terre« signifie que c'est la Terre qui chante son ultime chant, alors que chez Gustav Mahler le même titre veut dire »Chant sur la Terre«...


Le premier mouvement, (Andante - Andante moderato - Andante cantabile - Allegro marcato - Andante) débute une introduction plaintive qui reprend le thème initial d'Antigone et de Hémon du ballet »Antigone«. C'est alors l'entrée du piano solo qui détermine l'évolution du mouvement et s'appuie sur le 2e mouvement de la Suite n°1; les bois, les cuivres et la percussion créent une tension rythmique impétueuse, jusqu'à ce que la flûte aborde un autre motif plaintif: l'angoisse domine, avant que le mouvement n'aboutisse à une mélodie puissante de choral.

Le deuxième mouvement (Presto - Adagio - Vivace - Adagio - Andante sostenuto) repose sur le mouvement initial de la Suite n°1 et met l'accent sur les percussions, il se concentre de plus en plus et prend alors un autre tournant que la Suite, mélangeant inextricablement des éléments de celle-ci et des parties d'»Antigone« pour constituer une nouvelle unité: Aussi des sursauts de tout l'orchestre alternent avec des mouvements et des moments apaisants et rêveurs, les premiers en provenance de la Suite, les autres issus d'»Antigone«. Etonnante est la nouvelle cohésion obtenue par Theodorakis, et cette nouvelle conhésion conduit à une nouvelle vision éthique.

Le troisième mouvement, (Andante - Andante cantabile - Lento) est le plus complexe et le plus diversifié. D'abord il est dansant: Point besoin de s'en étonner, il s'appuie entièrement sur des passages du ballet »Antigone«. Il progresse vers une mélodie de »lied« entamée par le hautbois et les cordes. Celle-ci se retrouve dans le ballet, tout comme le sommet lyrique de l'oeuvre qui s'ajoute sans interruption: Sur des accords ténus des cordes, les enfants entament l'ultime »Chant de la Terre«. La vision évoquée d'une catastrophe est rendue ensuite concrète dans la dernière partie du mouvement dont l'orchestration à la fois spectaculaire et angoissante évoque cette course à l'abîme qui constitue le thème majeur de l'oeuvre. Le compositeur reprend même les glissandi du deuxième mouvement (et de la fin d'»Antigone«), mais c'est comme s'ils n'avaient plus l'énergie nécessaire de se perpétrer.
 
Le finale est constitué en fait des deux derniers mouvements de la Suite n°1 réunis en un ensemble qui lui donne une force expressive beaucoup plus cohérente (Presto - Adagio / Dolce). Il se base sur des rythmes crétois très évocateurs. Etant donné que ses origines se trouvent dans la Suite, une large part est attribuée au piano solo, comme dans le mouvement introductif, pour pousser cette danse au bord du gouffre à son paroxysme. Comme cependant, Theodorakis ne peut pas rester sur une impression de catastrophe et de néant, il ajoute une lueur d'espoir ténue: Sur un accord délicat, le piano rentre en soliste avec une mélodie lyrique et méditative très intense, un hymne byzantin qui se transforme en hymne à la vie, - interrogateur, certes -, que les vents reprennent méditativement et conduisent vers le silence.
 

© Guy Wagner 1983-2003


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