Sur la »Troisième Symphonie«

par Guy Wagner


 

D. Solomos Dionysios Solomos


La visée symphonique de Theodorakis est celle d'une musique »métasymphonique« (le terme est de lui!), d'une musique donc qui, tout en se basant sur les connaissances des œuvres du passé, utilise ces connaissances pour les mettre en rapport avec la poésie et la musique grecque dans son entité et sa plénitude (domaines de la musique religieuse = byzantine, de la musique folklorique = démotique, de la musique populaire = laïque-rébétiko).

Il est extrêmement significatif que pour cette œuvre majeure, Theodorakis ait - encore! - choisi le thème de la Mère.

Déjà »Epitaphios«, l'œuvre avec laquelle Theodorakis avait révolutionné la musique grecque, a comme thème une mère qui pleure son fils assassiné.

La première tragédie musicale grecque des temps modernes, la »Ballade du Frère mort«, dont le texte et la musique sont de Theodorakis lui-même et où il a eu l'audace de traiter le sujet tabou de la guerre civile grecque, est elle aussi centrée sur une mère qui a perdu ses deux fils dans les camps adverses: Par le biais de la Mère éternelle, Theodorakis fait appel à l'unité nationale.

De plus, celui qui entend »Sotiris Petroulas« et qui connaît le destin tragique de la mère de Sotiris pense inévitablement à cette femme aussi:

»La maman de Petroulas est encore jeune. Elle a un bau visage. Elle a vu massacrer dix-sept de ses parents. Et voici le dix-huitième, son propre fils. Cette fois, c'en est trop. Elle est guettée par la folie.« (Theodorakis, in: Journal de Résistance, p.193)

On ne s'étonnera donc pas que le compositeur insère dans la Troisième Symphonie qui fixe musicalement le destin des mères grecques, un mouvement qui s'appelle: »Hymne byzantin pour Petros de l'EPON«, l'hommage à l'ami assassiné, à un autre enfant victime de la tourmente, à une autre mère pleurant son fils mort…

A partir de ces réflexions préliminaires, il est devient évident que le Verbe et la parole poétique sont essentiels à la musique que crée Theodorakis et qu'il qualifie de « métasymphonique ».

La Troisième Symphonie (1980-1981) repose sur le « poème génial » (Theodorakis), le premier poème en langue démotique, en langue populaire du poète Dionysios Solomos (1798-1837): »I treli mana« (La Mère folle): le drame d'une mère perdant la raison à la suite de la mort de ses enfants.

En fait, elle traite sous une forme épique le destin de la mère grecque, le sort des mères de ce monde, le sort de la propre mère du compositeur. Ainsi, le symbole de la mère échappe au concret : « il devient gigantesque, universellement humain et touche à des réminiscences ancestrales qui forment le tissu de la tragédie humaine. »

Si Theodorakis utilise de manière délibérée de nouveaux moyens expressifs, tels des rythmes du rock, en les intégrant dans un déroulement musicalement complexe, il veut dépasser l’« état » de sa musique des années 50. Il peut le faire, car il connaît parfaitement toutes les possibilités qui s’offrent à lui pour montrer à la fois l’intemporalité et l’actualité sans cesse renouvelée d’un tel sujet.

A cet égard le deuxième mouvement de cette symphonie, un Scherzo, est significatif. Son intensité sonore et rythmique crée un effet hallucinatoire qui correspond exactement au contenu de l’œuvre et au sens du texte.

Il faut parler aussi de l’extraordinaire effet « son de cloches » que Theodorakis intègre au moment crucial du troisième mouvement de la symphonie, intitulé « Hymne pour Petros de l’E.P.O.N. », l’organisation de jeunesse du mouvement de libération national.

Il est composé sur la base des trois mélodies byzantines les plus importantes de la liturgie de Vendredi saint, de l’Epitaphios. Ici elles utilisent un vers de Constantin Kavafis : Il n’y a aucun bateau, il n’y a aucune rue, et un vers de Theodorakis lui-même : Tous ensemble nous sommes encerclés:

« Byzance, Solomos, Kavafis, c’est une vraie dédicace aux plus hautes conquêtes du monde hellénique, une plongée dans le saint des saints de la Grécité» . (Theodorakis)

Par ce mouvement, la symphonie devient, également l’hommage à un ami assassiné, à un autre enfant victime de la tourmente, mais aussi à une autre mère pleurant un fils mort.

Quant au finale, il reprend encore une fois tous les grands thèmes de l’œuvre, mais son inexorabilité menaçante mène à la catastrophe inéluctable :

« L’indication "morendo" sur l’accord final est ambiguë, elle vise à la fois la musique et l’héroïne» (Peter Zacher).

Dans cette œuvre, la technique de composition montre que Theodorakis peut sans difficulté donner un nouveau contenu à des formes traditionnelles, car elles ne sont qu’un moyen pour l’expressivité recherchée. Ainsi, c’est précisément le tétracorde, sa préoccupation pendant de longues années, qui lui permet d’abandonner maintenant la tonalité pure pour une polytonalité et un polychromatisme savamment dosés et toujours au service de ce qui lui importe : la mélodie.

© Guy Wagner 1982-2002



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