Des gens auxquels leur âme avait été déniée…
Je n'ai jamais oublié cela, de même que l'incident qui a suivi quelques trois ans plus tard à Skiathos. J'y étais pour des vacances et pour me réhabituer à cette Grèce dont j'étais tombé amoureux lors de mes brèves visites peu d'années auparavant. J'ai voyagé avec ma guitare et j'ai rencontré un jeune homme grec et sa famille qui y prenaient également leurs vacances. Comme nous avions tous les deux des guitares, nous avons échangé des chansons. Il s'est intéressé aux chansons américaines, et, évidemment, moi je me suis intéressé aux chansons grecques, surtout aux vôtres. Evidemment, il a refusé, poliment, de jouer vos chansons. En fait, comme vous vous y attendez, mes fréquentes demandes ont rendu tout le monde autour de moi mal à l'aise. Mais j'ai eu besoin de savoir ce qui était si dangereux dans la voix d'un auteur de chansons. Moi, jeune Américain naïf qui pouvait écouter et jouer tout ce que je voulais, je ne pouvais pas comprendre pourquoi on ne pouvait pas faire de même en Grèce. Nous avons passé la semaine à nous voir presque chaque jour dans des tavernes et à jouer nos chansons. Et toujours, je demandais qu'il joue une des vôtres. Et toujours le même résultat: un refus poli. Le dernier jour de notre visite, nous avons manqué tous les deux le départ du ferry pour Voulos, et comme il pleuvait, il m'a invité à venir à la maison où sa famille et lui logeaient. On devait encore attendre plusieurs heures le retour du ferry, nous avons donc partagé le déjeuner et quelques musiques. Et encore une fois, j'ai demandé une chanson de Theodorakis. A ma grande surprise, ils ont fermé la porte, ont fermé les volets des fenêtres et ont joué votre musique. La colère et les larmes se sont rejointes. Mon nouvel ami a pleuré. Sa femme a pleuré. La vieille femme dont nous partagions la maison a pleuré. Je n'ai jamais été aussi ému par une prestation que je l'étais ce jour de la fin août, et je ne l'ai plus été depuis. Je ne pouvais pas comprendre les paroles, mais je pouvais comprendre la signification de ce que j'éprouvais. Pour moi, ils chantaient de la liberté. Et de la colère et de l'aspiration vers elle quand elle manque. Ce qu'on vous voler ou dénie est bien plus dangereux que ce dont vous pouvez disposer librement. J'ai continué à faire ma vie en Amérique pendant de longues d'années comme auteur de chansons pour enfants, avec pourtant toujours le désir d'écrire sur cette expérience et le pouvoir de la musique et de l'art dénié à ceux-là mêmes sur qui et pour qui ils ont été réalisés. Des gens auxquels leur âme avait été déniée. Des gens qui, quand ils se regardaient dans un miroir, n'étaient plus capables de voir leur reflet. Pouvoir le dire maintenant à vous, l'homme dont la musique et la vie ont inspiré une nation et la mienne, est déjà presque suffisant. Avec toute ma reconnaissance, Bill Thomas © Bill Thomas 2004 - Trad. française: © Guy WagnerBill Thomas est un homme d'affaires vivant aux USA. Pendant les années 1970 et 1980, il a composé et produit des chansons et des films pour une émission de télévision populaire pour enfants aux Etats-Unis. Il a récemment envoyé cette lettre à Mikis Theodorakis. Elle en dit long sur le climat règnant en Grèce sous la dictature et sur l'importance que le compositeur a eue à cette époque. Au moment où tant de haine injustifiée s'abat de nouveau sur lui, il importait de présenter ce témoignage émouvant. Justin Goldner écrit à Theodorakis | Theodorakis sur les accords de Genève | Calendrier 2004 | Index |